La fin des Éditions de l’Armançon, une petite mort pour la culture bourguignonne

Trente ans après leur création par Chantal et Gérard Gautier à Précy-sous-Thil, les Éditions de l’Armançon mettent la clé sous la porte. Avec la disparition de cette référence en matière de littérature régionale (plus de 300 titres publiés et de nombreux talents découverts), c’est un morceau de la culture bourguignonne qui s’en va.

Gérard Gautier dans le pays de Précy-sous-Thil (21) © Clément Bonvalot

La mort dans l’âme, Gérard Gautier a confirmé, ce vendredi 1er juin, la liquidation de sa maison d’édition, fondée avec son épouse à Précy-sous-Thil en 1987. Trop de points de vente fermés (de 300 à une petite centaine en quelques années), trop peu de visibilité dans la presse régionale, trop de coûts d’édition, trop de… À 75 ans, l’éditeur bourguignon a été contraint de refermer un immense chapitre de la culture bourguignonne.
Dans son numéro 55, Bourgogne Magazine avait consacré un article aux Éditions de l’Armançon à l’occasion de ses 30 années d’existence. Infaillible, Gérard Gautier avait retracé l’aventure ainsi que ses  rencontres les plus marquantes. Son contenu prend à présent la forme d’un hommage à toutes ces belles pages nées d’un savoir-faire et d’une bonne dose de volonté. Puissent-elles encore exister dans notre paysage !


Par Antoine Gavory,
Pour Bourgogne Magazine #55

Il était une fois l’Armançon

Après René Fallet (l’auteur de La soupe aux choux) en 1983, l’écrivain bourguignon Henri Vincenot et René Barjavel nous quittaient en novembre 1985, à trois jours d’intervalle. Ces disparitions vont sonner le glas de la carrière parisienne de Gérard Gautier, qui décide alors de fonder avec sa femme les Éditions de l’Armançon : « Agathe Fallet, la veuve de René, est aujourd’hui actionnaire de la maison d’édition, et j’ai publié le premier livre de Eve Vincenot, la petite-fille d’Henri. Il y a une histoire affective avec ces trois auteurs que je suivais chez Denoël. Quand en 1986, après leur mort, les éditions Denoël décident de changer leur ligne éditoriale, je suis parti. En 1969, j’avais acquis une maison dans le Morvan – mon père venait passer des vacances à Pont-d’Aisy – et Vincenot me parlait beaucoup de la Bourgogne. Ce qui est drôle, c’est que j’ai alors appris que ma grand-mère paternelle avait des racines à Alligny-en-Morvan. Quand j’ai constaté qu’à l’époque il n’y avait pas de maison d’édition consacrée à cette région, j’ai créé l’Armançon. La littérature régionale résiste et tend même à se développer, à tel point que les petits éditeurs sont aujourd’hui assez nombreux en Bourgogne. La technique nous permet désormais de faire des livres en flux tendu, mais le vrai problème réside dans la fermeture des points de vente, plus de 50 % en 20 ans ! Pour autant, avec 330 livres en 30 ans, je suis fier de notre parcours, je ne m’attendais pas à en arriver là un jour. »


Le Vin de l’Auxois (1988) par Loïc Abric
« Ce fut le départ de la collection sur le vin aux éditions de l’Armançon, l’un des premiers livres de la maison illustré par mon père Pierre, et du renouveau de ce vin décrié depuis longtemps. Le vignoble qui s’étendait sur 40 000 hectares avant le phyloxera. À la suite de cette parution, nous avons monté une association avec le maire de Précy et Loïc Abric pour la défense et la renaissance du vin de l’Auxois. Aujourd’hui, l’un des vignobles appartient à la maison Louis-Latour, c’est une petite fierté. »

La Serve (1988) par Janine Chaillot
« Il y a eu avec Janine une véritable rencontre. La Serve a été son premier roman historique et nous en avons publié quatre autres avec elle. Elle est décédée en mai 2017 et avait intégré le conseil d’administration des éditions avec Lucien Taupenot, Richard Marillier et Agathe Fallet. »

Les années Decourtray : un évêque à Dijon (1990) par Michel Huvet
« J’avais rencontré Michel Huvet en 1976, au salon du livre de Nice, et nous nous sommes retrouvés en Bourgogne [ndlr : Il est alors journaliste au Bien Public]. En 1990 nous avons publié ce livre qui rend hommage à l’ancien évêque de Dijon entre 1971 et 1981, devenu primat des Gaules, et qui sera élu à l’Académie Française en 1993. Pour le lancement du livre, le cardinal Decourtray est venu à Précy-sous-Thil, c’était un homme exceptionnel. Michel Huvet fut de bon conseil pour les Éditions de l’Armançon. C’est lui qui incita Didier Cornaille à m’envoyer son manuscrit du Vol de la buse. Aussitôt, j’ai appelé Didier Cornaille et je l’ai édité. Il publiait alors des guides de randonnée. Depuis, il a fait une carrière importante dans des maisons d’édition nationales, mais est resté fidèle à l’Armançon. »

Jean Moulin, mon ami (1993) par Pierre Meunier
« Maire d’Arnay-le-Duc et député de Côte-d’Or, Pierre Meunier avait surtout été le bras-droit de Jean Moulin et était devenu secrétaire général du Conseil national de la Résistance. Écrit avec la collaboration de Maurice Voutey, Jean Moulin mon ami a été l’un des plus grands succès de l’Armançon. »

Le Vélo s’y prête (1995) par Richard Marillier
« Richard fut directeur adjoint du Tour de France, je l’ai connu chez Denoël quand il était DTN. Il m’a proposé de publier ses souvenirs dans le vélo. Ont suivi Grandir à Segoule : Les Amognes de mon enfance, puis Vercors 1943-1944 : le malentendu permanent, sur sa jeunesse dans la Résistance au sein de la section Chabal du maquis du Vercors. Nous avons fait 7 livres ensemble avant qu’il nous quitte en janvier 2017. »

Verger sauvage (1996) par Gérard Calmettes
« Verger sauvage est le premier livre de Gérard Calmettes que j’ai publié. Depuis, nous avons publié huit livres ensemble… et Gérard, romancier et essayiste éclectique, est devenu une référence en Bourgogne. »

L’atlas de Cîteaux (1998) par les Archives départementales de Côte-d’Or
« C’est l’un des projets les plus fous que j’ai eu à mener. C’est Louis de Broissia, le président du Conseil général de Côte-d’Or, qui voulait éditer un album façon atlas. C’est une reproduction de planches originales du domaine de l’abbaye au XVIIIe siècle, imprimées au quart de leur taille originale. Il a fallu trouver un imprimeur et un relieur pour réaliser cet ouvrage hors-norme. Un travail d’édition exceptionnel pour, au bout du compte, un succès incroyable. »

Le Miel de l’Aube (1999) par Lucette Desvignes
« J’ai connu Lucette dès 1981, bien avant qu’elle me propose ce livre sur son enfance sous l’Occupation en Bourgogne. Nous avons ensuite publié quelques recueils de ses nouvelles, puis, en 2010, L’Histoire de Colombe : une manante sous l’Ancien Régime, qui à mon sens est son chef-d’œuvre. »

Leçon de campagne (1999) par Michel Rederon 
« Michel Rederon était le PDG de Hohner France à Semur-en-Auxois. Quand il m’a proposé ce recueil de nouvelles sur la vie à la campagne en Bourgogne, je l’ai d’abord refusé. Et puis, il a tant insisté que j’ai fini par le publier. Et j’ai bien fait. C’est un livre très bien écrit et simple à lire. Il a finalement été l’un des gros succès de la maison et nous en sommes aujourd’hui à pas moins de 11 livres publiés pour cet auteur, en attendant le prochain, L’Attrape-Rêve. »

Mahaut de Courtenay (2002) par Hubert Verneret 
« C’est un homme incroyable avec qui nous travaillons depuis plus de 20 ans. Nous avions réimprimé son livre de souvenirs sur sa jeunesse dans la Résistance, puis Mahaut de Courtenay, 1188-1257 : comtesse de Nevers, Auxerre et Tonnerre. Aujourd’hui, il a 93 ans et fait encore des conférences ! 
Son dernier livre, L’Écossais de Saint-Clément-des-Baleines, se passe sur l’île de Ré en 1936. »

Chroniques du champ des Teurlées (2003) par Marc Rozanski
« Ce livre, qui marque le début de ma collaboration avec Marc Rey (Rosanski), a obtenu le prix du Morvan 2004 et le prix du Lions Club Club lui a été attribué pour Poète et imposteurs. La rencontre avec Marc est très importante parce qu’il est devenu cogérant des Editions de l’Armançon depuis, apportant avec lui un autre regard sur l’édition et nous incitant à nous ouvrir sur un autre public, avec des livres que je n’aurais pas publiés seul, comme L’Ivre cœur et À l’est de la nuit. »

Le chant des Pierres (2004) par Ignacio Catalan
« Son premier livre aux éditions de l’Armançon a été Le chant des Pierres, une rencontre entre un sculpteur, Gautier, et Bernard de Clairvaux (saint Bernard), qui va tourner à la confrontation et donner naissance à l’art cistercien ! Depuis, cet auteur doué d’une écriture exceptionnelle est resté fidèle aux Éditions de l’Armançon et nous allons bientôt publier son douzième livre, une biographie imaginaire de Rutebeuf, un poète français du Moyen Âge. »

2 thoughts on “La fin des Éditions de l’Armançon, une petite mort pour la culture bourguignonne

  1. Renaut
    12/06/2018 at 13:07

    Triste de cette mauvaise nouvelle
    Une fois de plus, un pan de notre culture qui est dévorée par la culture du profit financier.
    Rien n’est fait par le pouvoir politique pour soutenir cette culture de la lecture basé le l’ouverture cérébrale.

  2. Françoise lequesne
    02/06/2018 at 12:30

    C’est bien triste, la fin de ces entreprises qui ne peuvent se battre contre les mastodontes de la finance. Comme il dit trop de………

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