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Artemis-2 : « On dépense des milliards pour l’ego » regrette la Société astronomique de Bourgogne

Missions Artémis, l’Homme sur Mars, Elon Musk… Éric Chariot livre son analyse sans détour sur les dérives de la conquête spatiale. Pour le directeur de développement de la Société astronomique de Bourgogne (SAB), l’avenir n’est pas à la colonisation mais à la connaissance.

« On dépense des milliards pour l’ego plutôt que pour la science », regrette Éric Chariot, directeur de la Société astronomique de Bourgogne, devant le système solaire de la place du Cratère Saint Georges, à Nuits-Saint-Georges. – © Nicolas Salin

À la tête de l’une des plus importantes associations d’astronomie de France avec plus de 300 adhérents, Éric Chariot a fait de la Société astronomique de Bourgogne (SAB, sab-astro.fr) un acteur majeur de la culture scientifique, reconnu pour son expertise et sa capacité à vulgariser l’astronomie auprès du grand public. Le directeur du développement analyse les enjeux des missions Artémis, la place de l’Homme dans l’espace et la nécessité de préserver notre lien direct avec le ciel.

Dijon Beaune Mag : quel regard portez-vous sur les missions Artémis, qui prévoient de ramener l’Homme sur la Lune d’ici 2028 ?

Éric Chariot : Les missions Artémis sont intéressantes, au moins sur un point. Dans le programme, on retrouve l’Europe, les Émirats arabes unis, le Canada et les États-Unis bien sûr. De la même manière qu’Armstrong disait : « Un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité », il y a quelque chose qui transcende la nationalité, voire le nationalisme. D’ailleurs, on l’entend dans le discours de chaque pays lorsqu’ils disent aux astronautes actuellement dans l’espace : « Vous êtes les êtres humains qui sont allés le plus loin de la Terre. »

La conquête de la Lune se résume-t-elle encore à une question d’ego entre grandes puissances ?

Je le pense. La communauté scientifique est elle aussi un peu refroidie à l’idée d’envoyer des gens sur la Lune ou sur Mars. Le déclencheur dans la tête du président des États-Unis Donald Trump pour le projet Artémis, c’est le moment où les Chinois ont envoyé en 2018 un robot sur la face cachée de la Lune. Réflexe bête et méchant : « Tiens, on va dépenser des milliards pour aller faire mieux ». On est bien conscients qu’il y a des motivations derrière qui ne sont pas forcément scientifiques… et pour être tout à fait franc, je ne vois pas trop l’intérêt qu’un être humain y retourne. Nous avons des robots qui savent faire de la science et qui le font très bien ! On aimerait bien avoir plus de crédits pour nos recherches, plutôt que de mettre beaucoup d’argent pour assez peu d’expériences scientifiques finalement.

Elon Musk, qui est aussi le patron de SpaceX, souhaite coloniser la planète Mars…

Ce type promet des choses alors que ça ne tient pas la route. Dire « on va coloniser Mars », c’est faire croire qu’on va la « terraformer » pour qu’elle puisse de nouveau accueillir la vie, c’est complètement débile ! Oui, on a retrouvé de la glace sur Mars, donc de l’eau. On sait que la vie est apparue dans l’eau il y a des milliards d’années, donc on suppose qu’il y a eu de la vie sur Mars, on n’était pas là pour l’observer… Sa fortune, il se l’est faite sur des promesses en montrant de grands projets à des gens qui n’y connaissent rien. C’est comme un gosse qui dessine un truc sur un papier et qui dit à ses équipes : « Faites ça ». Et les ingénieurs, qui sont tous très bons pour le coup, le font.

Quels obstacles observez-vous pour une telle expédition ?

Pour Mars, il faut un voyage de minimum deux ans, si toutes les planètes sont bien alignées, c’est le cas de le dire, car la position des planètes doit être optimale. De plus, le soleil « souffle » en permanence des particules et ce vent solaire est mortel pour l’humain. Autour de la Terre, nous sommes protégés par le bouclier magnétique, mais pas sur Mars. Il ne faut pas oublier que lors de la conquête de la Lune dans les années 60, sur les douze hommes qui ont foulé le sol lunaire, il n’y a eu qu’un seul scientifique ! Ils savaient tous qu’ils avaient une chance sur deux de ne pas revenir sur Terre. Aujourd’hui, je ne suis pas certain qu’on soit moralement prêt à sacrifier des personnes, quitte à les voir mourir en direct sur nos smartphones si cela devait mal se passer.

La Bourgogne a une histoire particulière avec l’espace, de l’astronaute Claudie Haigneré à Nuits-Saint-Georges et son cratère éponyme, suite à la mission Apollo 15 en 1971. © Nicolas Salin

Les fakes-news sont de plus en plus nombreuses. L’astronomie n’y échappe pas…

Aujourd’hui, la science est un peu réfutée de toute part, le discours de la science est très écorné par des théories du complot. La culture scientifique, c’est aussi s’armer mentalement pour voir une supercherie, des montages grossiers ou des images générées par l’intelligence artificielle. C’est vraiment utile d’arriver à déterminer rapidement ce qui est faux et ce qui ne l’est pas. Mais, à ces gens là, je peux leur dire : « Oui, on est bien allés sur la Lune il y a 50 ans, point barre ! »

Quel grand projet scientifique serait vraiment utile selon vous ?

L’idée d’un télescope sur la Lune est très intéressante. Plus un télescope est grand, plus on voit de choses, plus on peut voir loin. L’inconvénient des grands télescopes sur Terre, c’est qu’ils se déforment sous leur propre poids donc ils déforment l’image, l’atmosphère filtre certaines lumières et on peut être dérangé par la pollution lumineuse des villes. On a déjà envoyé des téléscopes spatiaux comme Hubble ou James Webb… Et on apprendrait bien plus de choses comme ça que d’installer une base lunaire ou martienne et faire des essais comme on a fait dans la station Mir ou ce qu’on fait dans l’ISS. Attention, je ne dis pas que ce qu’il se fait comme expériences dans l’ISS ne sert à rien, mais à coût égal, on serait surpris du résultat !

En quoi la Société astronomique de Bourgogne nous remet-elle les pieds sur terre ?

Pour la SAB, cette lutte ne se mène pas que sur les réseaux sociaux, mais par la pratique réelle et sur le terrain, que ce soit lors d’événements publics mais aussi dans les établissements scolaires. À l’heure où l’on consomme des images partout, il manque ce côté sensible et personnel, que l’on ne peut avoir qu’en regardant soi-même derrière l’instrument. C’est tout l’enjeu du futur observatoire de la SAB à Château-Chinon, dans le Morvan. Nous y installons un télescope d’un mètre de diamètre, l’un des plus grands de France accessibles au public, pour permettre à chacun de recevoir directement dans l’œil des photons qui voyagent depuis des millions d’années.

Comment le grand public peut-il en profiter ?

L’idée est d’abolir le frein du matériel et de l’argent : n’importe qui doit pouvoir venir observer Saturne ou des galaxies lointaines. C’est déjà le cas à l’Observatoire des Hautes-Plates, sur les hauteurs de Dijon, et ce sera le cas aussi à Château-Chinon. En faisant du Morvan une Réserve internationale de ciel étoilé (RICE) (ndlr, label décerné en 2025 par l’association Dark Sky International), nous protégeons un accès direct au ciel, loin de la pollution lumineuse des villes. C’est en pratiquant la science, en voyant comment elle marche et en mettant du sens que l’on arme les citoyens. Plus les gens regarderont les étoiles, mieux l’humanité se portera, car si l’on perd ce lien avec l’espace, on restera focalisé sur notre nombril.