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Éric Viellard : « J’ai le plus beau bureau de Bourgogne »

À l’abbaye de Fontenay, pas de tablettes mais une immersion totale. Eric Viellard nous ouvre les portes d’un joyau du XIIe siècle, qui allie respect des fondamentaux de l’Unesco et programmation événementielle attrayante.

Entre 7000 mètres carrés de toitures et le « devoir de l'UNESCO », Eric Viellard dirige l'Abbaye de Fontenay avec passion.
Entre 7000 mètres carrés de toitures et le « devoir de l’UNESCO », Eric Viellard dirige l’abbaye de Fontenay avec passion. © Nicolas Salin/DBM

Fondée en 1118 par Saint Bernard, l’abbaye de Fontenay est l’un des plus anciens monastères cisterciens d’Europe, classée au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1981. Niché au creux d’un vallon préservé du nord de la Côte-d’Or, ce joyau architectural reste l’un des rares sites de cette envergure a rester entièrement privé.

Mais gérer un tel héritage en 2026 est un défi permanent : entre la préservation de sept siècles de pierres et l’accueil de 80.000 visiteurs tous les ans, il faut savoir évoluer sans jamais dénaturer le silence et la spiritualité des lieux. Depuis dix ans, Éric Viellard veille sur l’abbaye de Fontenay avec une ligne de conduite claire : l’authenticité avant tout. Entre refus du numérique et ouverture culturelle accrue, il nous reçoit dans ce qu’il appelle, non sans fierté, « le plus beau bureau de Bourgogne ».

Dijon Beaune Mag : Vous êtes en poste depuis 2016. En dix ans, avez-vous constaté une plus grande ouverture de l’abbaye vers l’extérieur ?

Eric Viellard : Tout à fait. À mon arrivée, il y avait une dizaine d’événements culturels. Aujourd’hui, nous en sommes à 21, avec une accélération ces deux dernières années. Il y a une volonté d’ouvrir davantage les portes pour s’adapter à une clientèle qui a beaucoup changé. Internet a « rajeuni » les usages : le senior d’aujourd’hui est en forme, il surfe et package lui-même son voyage. Cela se traduit par une baisse de la taille des groupes : on est passé d’autocars de 55 personnes à une moyenne de 27 aujourd’hui.

"L'idée est de faire vivre le lieu sans le dénaturer", Eric Viellard.
“L’idée est de faire vivre le lieu sans le dénaturer”, Eric Viellard © Nicolas Salin/DBM

Quelle est la typologie des visiteurs qui viennent à Fontenay aujourd’hui ?

Nous avons une clientèle très variée. Il y a bien sûr les passionnés d’histoire et d’architecture, mais aussi beaucoup de familles. Il y a aussi l’émergence des « GIR », c’est-à-dire des Groupes d’Individuels Regroupés, où des voyageurs individuels sont rassemblés dans des petits bus de 15 places. Enfin, nous avons une part importante de visiteurs étrangers qui incluent Fontenay dans leur circuit européen.

Cette ouverture passe aussi par une offre culturelle plus dense. Comment construisez-vous cette programmation ?

L’idée est de faire vivre le lieu sans le dénaturer. Nous avons doublé le nombre d’événements pour proposer des expériences variées qui résonnent avec l’acoustique ou l’esthétique de l’abbaye. L’objectif aussi est de répondre à l’attente de « l’expérientiel ». Celles et ceux qui nous visitent veulent de l’histoire, mais aussi vivre des choses. C’est un équilibre délicat : il faut attirer un public nouveau, parfois local, tout en préservant le silence et la sérénité que les gens viennent chercher ici. Chaque événement doit être en harmonie avec l’esprit cistercien, à l’image de la déambulation nocturne éclairée par plus de 1200 bougies en juillet ou en août chants sacrés a cappella. Il faut proposer de la nouveauté et beaucoup communiquer, notamment sur les réseaux sociaux, pour se démarquer d’une offre désormais exponentielle tout autour de nous.

Cette ouverture répond aussi à une forme de responsabilité…

Absolument. C’est le « devoir de l’UNESCO ». Être inscrit au Patrimoine Mondial n’est pas qu’un label, c’est une mission de transmission et de rayonnement. Fontenay n’est pas une île déserte ; nous faisons vivre toute l’économie locale, des artisans aux hôteliers. En parler, c’est protéger encore plus ce genre de sites. L’accélération de notre programmation culturelle ces deux dernières années répond à ce besoin de visibilité et de partage.

Le numérique est partout. Quelle est votre position sur l’utilisation des tablettes lors des visites ?

C’est un choix et une philosophie : nous n’en voulons pas. Nous ne voulons pas voir quelqu’un qui ne regarde que son écran sans voir le bâtiment réellement. Les gens recherchent la nature, l’environnement et une déconnexion totale. Nous préférons proposer des visites guidées toutes les heures (ndlr, pendant la haute saison, d’avril à fin octobre). C’est un choix de qualité qui coûte cher, mais c’est le prix du respect de l’âme du lieu.

« Chaque événement que nous organisons doit être en harmonie avec l'esprit cistercien »
« Chaque événement que nous organisons doit être en harmonie avec l’esprit cistercien ». © Nicolas Salin/DBM

Si les moines du XIIe siècle revenaient ici, en 2026, que diraient-ils ?

Un moine du XIIe siècle qui serait téléporté à Fontenay aujourd’hui dirait très certainement : « Mais elle n’a pas changé, cette abbaye ! ». C’est notre plus grande fierté. S’il allait ailleurs, il demanderait souvent : « Mais où est passé mon monastère ? ». Ici, le vallon est resté un « désert monastique » intact. Faire autre chose, ce serait presque trahir.

Vous n’êtes pas croyant, pourtant vous semblez très attaché aux valeurs cisterciennes…

J’aime beaucoup leur leitmotiv Ora et Labora, prière et travail. Les cisterciens mettaient le travail au même niveau que la religion. C’étaient des ingénieurs avant l’heure : en 1220, ils utilisaient déjà un marteau hydraulique pour le fer. C’étaient les géants de la tech de l’époque, avant Jeff Bezos et Elon Musk.

À quoi ressemble votre quotidien ? Le bureau n’est pas si mal…

Je confirme, j’ai sans doute le plus beau bureau de Bourgogne ! C’est un privilège immense. Le matin à 8h30, quand je suis seul dans le site avant l’arrivée des visiteurs, c’est un moment incroyable. Mais c’est aussi une grande responsabilité. Je porte plusieurs casquettes : la préservation du bien (7.000 mètres carrés de toitures, ndlr), la coordination des chantiers comme l’actuelle rénovation de la Chapelle des Étrangers, la gestion du personnel, la commercialisation et la communication. Contrairement à un site public, nous ne vivons que de la billetterie.

Les archéologues considèrent la Forge comme l'une des plus vieilles usines métallurgiques conservées en Europe
Les archéologues considèrent la Forge comme l’une des plus vieilles usines métallurgiques conservées en Europe. © Nicolas Salin/DBM

Comment décidez-vous de rénover un lieu avant un autre ?

Nous nous appuyons sur une planification rigoureuse. La décision repose sur un diagnostic précis, souvent réalisé à l’aide de vues aériennes, qui permet d’identifier visuellement les zones où il est urgent d’intervenir. Nous décidons des priorités en concertation avec les propriétaires du site, les familles Aynard et de Montgolfier. Ces choix sont validés et accompagnés par les services de la Drac (Direction régionale des affaires culturelles) et l’architecte spécialisé dans le patrimoine, qui nous aident dans la réflexion et l’obtention de subventions ou non. Le prochain lieu a être rénové : la Forge, que les archéologues considèrent comme l’une des plus vieilles usines métallurgiques conservées en Europe.

Quel est votre objectif pour l’avenir ?

Assurer la pérennité du site. Il faut intéresser toutes les générations pour que la boucle soit bouclée : que les enfants d’aujourd’hui reviennent demain avec leurs propres enfants. Fontenay est un lieu extraordinaire qui impose le respect et qui fait vivre toute l’économie locale.

Abbaye de Fontenay; 21500 Marmagne
Tél. : +33 3 80 92 15 00
Plus d’informations sur abbayedefontenay.com