Gilly-lès-Cîteaux, l’enfance heureuse et méconnue de Gustave Eiffel

Avant d’être associé à la Dame de fer, Gustave Eiffel a passé plusieurs étés enfantins chez sa tante Viard à Gilly-lès-Cîteaux. Un espace de liberté entre vignes et châteaux, cousines et personnages baroques, qui ont façonné un certain esprit de génie. 

Gustave Eiffel a passé plusieurs étés chez sa tante, dans cette maison de Gilly-lès-Cîteaux. © Association Eiffel né à Dijon

Le début de l’histoire est connu. Né à Dijon le 15 décembre 1832, Gustave Eiffel grandit avec ses deux sœurs Marie et Laure, son père, Alexandre Eiffel, fonctionnaire et sa mère, Catherine Moneuse, à la tête d’un commerce de charbon. Deux travailleurs durs au mal, pas vraiment présents mais assez pour suivre la scolarité en pension de leur fils, au collège et lycée Royal de Dijon (aujourd’hui collège Marcelle-Pardé), avant de partir en prépa au collège Sainte-Barbe à Paris, puis de parfaire sa formation d’ingénieur à l’École centrale. 

À Dijon, le jeune Gustave est le plus souvent gardé par sa grand-mère maternelle, Jeanne Peuriot (1764-1848). Peu commode, cette femme âgée et malvoyante manie fort bien la baguette. « La pauvre femme ne frappait pas bien fort », écrit sans rancune Eiffel dans ses mémoires, préférant les visites qu’il rendait à son oncle Jean-Baptiste Mollerat (1772-1855), industriel aux talents de chimiste ayant longtemps vu en son neveu un potentiel successeur.

L’histoire s’est forgée différemment. Myriam Larnaudie-Eiffel, son arrière-arrière-petite-fille et longtemps présidente de l’Association des descendants de Gustave Eiffel (ADGE), aime décrire un aïeul « simple et bon, qui se plaignait peu, profondément reconnaissant envers ceux qui l’entouraient ».

Les étés heureux à Gilly-lès-Cîteaux

Cette bonté naturelle est aussi destinée à la « tante Viard » de Gilly-lès-Cîteaux, où il passe plusieurs étés vers les années 1840. Jeanne Peuriot deuxième du nom (1786-1855), en réalité cousine germaine de la mère d’Eiffel, prenait soin de quelques vignes à Gilly et Flagey avec son jardinier d’époux Hubert.

Dans ses mémoires, Gustave partage sa vision bucolique du village, où trônait un « château presque entièrement entouré d’eau, maintenue par un barrage dont le déversoir alimentait le village ; un jardin très soigné, dont l’entrée principale donnait sur la place, à l’ombre d’un arbre magnifique. Le petit cours d’eau né de ce déversoir passait devant les bâtiments de l’oncle Viard et se franchissait le plus souvent sur de grosses pierres en saillie, la façade côté rivière était peinte en rose et couverte de chaume. Ce voisinage de l’eau courante était la source de nombreuses distractions : pêche, promenades pieds nus dans la rivière, petits moulins montés pour tourner sous l’effet du courant. » 

La Vouge coule toujours de nos jours. Le château a bien changé, transformé par le groupe Les Sources pour devenir un établissement phare de l’art de vivre à la bourguignonne. 

Le Clos de Vougeot et le « père Ouvrard »

Gilly est un terrain de découverte pour le garçon et son esprit déjà mature, qui appréciait la compagnie des adultes. C’est ainsi qu’il fit la connaissance des Ouvrard, propriétaires du château de Gilly et du Clos de Vougeot voisin. En septembre 1842, à neuf ans, il est invité par son propriétaire, le sulfureux financier napoléonien Gabriel-Julien Ouvrard, à découvrir le château du Clos de Vougeot. Gustave noue une relation privilégiée avec cet homme de 71 ans, qu’il décrit dans ses mémoires comme « un homme charmant », toujours prêt à lui raconter « les histoires les plus amusantes ». « Je l’ai vu pendant mes deux mois de vacances à peu près tous les jours et il me donnait des rendez-vous pour faire chaque fois une longue et intéressante promenade », se remémore l’ingénieur.

La découverte de cette ancienne cuverie cistercienne et des appartements Renaissance le laisse avec des yeux ronds.  Gustave s’émerveille devant leurs plafonds. « Ma chère maman, j’ai une grande nouvelle à t’annoncer. M. Ouvrard père (…) m’a emmené voir le clos. J’ai déjeuné avec lui. Il m’a montré comment se faisait le vin. Il m’en a fait boire beaucoup ! », écrit-il. Conservées au musée d’Orsay, les correspondances de Gustave Eiffel constituent une source précieuse sur son enfance à Gilly.

Alice, petite marraine de Paris

Car c’est ici, aussi, que Gustave retrouve sa cousine germaine Alice Moneuse (1826-1880), de six ans son aînée. L’initiale d’Alice, « (s)a petite marraine qui habitait Paris », aurait inspiré la forme de la tour Eiffel, raconte la légende. « Pure invention », réfute Myriam Larnaudie-Eiffel, qui convoque aussi dans l’arbre généalogique la petite Claudine, nièce de la « tante Viard », parmi les jeunes complices de Gilly. 

L’été 1842 marque un tournant. Eiffel raconte l’accident avec une précision saisissante : « Un jour, pour atteindre un panier de pruneaux qui séchait au soleil près d’une lucarne, Alice était montée sur le toit, à genoux sur le chaume ; elle glissa et roula jusqu’au sol, où sa tête vint heurter une bordure en pierre du jardin. Atteinte à la tempe, couverte de sang, elle resta un moment évanouie »

Eiffel dit être resté « sous l’impression d’horreur en voyant l’artère battre dans la plaie béante et le sang couler abondamment », se croyant responsable de l’accident. Des « pansements sommaires eurent raison assez facilement de cet accident (…) l’artère n’ayant heureusement pas été atteinte », mais la frayeur, elle, resta gravée dans sa mémoire.

Une maison sauvée de l’oubli

La maison de la tante Viard existe toujours et est habitée. Elle a été retrouvée grâce au travail minutieux de deux passionnés d’histoire locale, Thérèse et Daniel Dubuisson, membres de l’association Eiffel né à Dijon. Très active dans la vie culturelle locale (lire encadré en fin d’article), l’association fondée par Michèle Bransolle avait accompagné l’installation d’une plaque commémorative en 2023, à l’occasion du centenaire de la disparition du génie, avec le soutien de la municipalité de l’époque et de l’ADGE. 

De son côté, en bonne gardienne de la mémoire de l’illustre aïeul, l’association des descendants réfléchit depuis longtemps à une sorte de label « Ville Eiffel », qui viserait à « relier des patrimoines connus et moins connus et, à terme, de fédérer les villes possédant un patrimoine Eiffel ».

« Eiffel né à Dijon » est venue récemment se présenter à la nouvelle municipalité et son maire Philippe Delin, « très à l’écoute et soucieux de continuer ce travail engagé autour de la mise en valeur de l’héritage de Gustave Eiffel », apprécie Michèle Bransolle avant de se plonger dans l’organisation d’une belle rétrospective pour l’automne prochain. Le jeune Eiffel aurait aimé ces ponts entre les histoires et les cultures. 

Une exposition au Cellier de Clairvaux fin 2026

L’association « Eiffel né à Dijon », créée en 2018 et comptant une centaine de membres, a pour vocation de faire connaître la vie et l’œuvre du plus célèbre Dijonnais dans sa ville natale.

À l’occasion des 140 ans de la Statue de la Liberté, dont la structure a été construite par Gustave Eiffel, « Eiffel né à Dijon » propose son exposition « Gustave Eiffel : savoir “fer” et maîtrise de l’air » au Cellier de Clairvaux, à Dijon, du 31 octobre au 15 novembre 2026.

Cette exposition avait obtenu le label UNESCO lorsqu’elle avait été présentée en 2023 pour le centenaire de la disparition de Gustave Eiffel. L’exposition est étendue cette fois pour présenter des œuvres et des documents inédits portant sur la construction de la Statue de la Liberté, la coupole de l’observatoire de Nice et l’œuvre de Maurice Koechlin, ingénieur responsable du bureau d’études aux côtés de Gustave Eiffel et qui fut à l’origine de la conception de ses plus grands ouvrages.

Durant l’exposition, « Eiffel né à Dijon » propose, le samedi 7 novembre, une journée de conférences à l’ESTP, campus de Dijon, des visites guidées en journée pour les groupes et des soirées culturelles privées.

👉 Renseignements sur www.eiffelneadijon.com