Dijon Beaune Mag
D’ancien champ de foire à théâtre de guerre, la place du 30-Octobre et de la Légion d’Honneur de Dijon a failli finir sous le béton d’une autoroute urbaine. Retour sur un siècle et demi d’évolution et de révolutions.

Pour les Dijonnais, c’est simplement « la place du 30 ». Mais derrière ce point névralgique, où transitent chaque jour entre 15 et 20.000 voitures, bus ou vélos d’après Dijon Métropole, se cachent des pages héroïques de l’histoire de France, une statue qui a fait trembler le gouvernement… et un projet d’autoroute urbaine qui aurait pu défigurer le quartier et la ville à jamais.
Au milieu du 19e siècle, on l’appelait la « Place au Foin ». C’était un vaste espace de commerce, un lieu de foires et de marchés à la lisière de la ville, en dehors des fortifications.

Tout bascule le 30 octobre 1870. En pleine guerre franco-prussienne, Dijon est le théâtre d’affrontements acharnés. Ce jour-là, les troupes françaises et les citoyens engagés résistent avec une rage qui a surpris l’armée prussienne. Le bilan est lourd : 160 morts et plus de 300 blessés côté dijonnais, contre 1.500 et 1.600 hommes, tués ou blessés côté envahisseur. Mais le sacrifice n’est pas resté dans les oubliettes : en 1899, la Ville reçoit la Légion d’Honneur, une distinction rare pour une commune, qui vient s’ajouter au nom officiel de la place.
Le monument central, érigé en hommage aux combattants, a sa propre part d’ombre. La statue de « La Résistance, œuvre de Paul Cabet, représente une femme fière et déterminée. Pourtant, la veille de son inauguration prévue le 13 octobre 1876, elle est subitement retirée de son socle.

Pourquoi ? Le pouvoir de l’époque, en pleine période de transition politique incertaine, jugeait l’allégorie trop « révolutionnaire » et subversive. Il faudra attendre quatre ans de débats houleux, montant jusqu’au sommet de l’État, pour qu’elle retrouve enfin sa place en 1880. Sur son socle, on peut encore lire les noms des soldats tombés, faisant de ce lieu le principal point de recueillement de la ville jusqu’à l’édification du monument aux morts au plein coeur des Allées du Parc, après la Grande Guerre.
Imaginez des viaducs en béton et un flot continu de voitures traversant la place à grande vitesse… À la fin des années 60, à l’époque où la voiture était reine dans les centre-villes de France, un projet de « rocade sud » reliant le lac Kir au Parc des Sports prévoyait la construction d’un échangeur massif sur la place du 30-Octobre.

Le patrimoine dijonnais doit son salut à Robert Poujade. En 1971, alors qu’il est à la fois maire de Dijon (jusqu’en 2001) et le tout premier ministre de l’Environnement en France, il décidé de stopper net le projet au nom de la protection du cadre de vie.


Longtemps critiquée pour sa dangerosité et son aspect trop urbain, la place a terminé sa transformation ces derniers mois. Les travaux d’envergure lancés par la municipalité : des pistes cyclables sécurisées et des traversées piétonnes élargies permettent désormais de relier le centre-ville aux quartiers Est (Université, Grésilles) sans crainte. Même si le trafic reste dense suivant les horaires, le rééquilibrage de l’espace a permis de réduire la vitesse et d’améliorer la fluidité des bus, grâce aux voies de désengagement au centre.

De nouvelles plantations entourent désormais le monument, redonnant à la statue de Paul Cabet un écrin digne de son histoire. Aujourd’hui, la place du 30-Octobre n’est plus seulement un lieu que l’on traverse le plus vite possible ; elle redevient un véritable repère urbain.