« De l’autre côté de la Nationale », le premier roman de Tio Pepe Santisteban

Le musicien dijonnais Antoine Ruiz, dit Tio Pepe Santisteban, a de nouveau fait parler ses talents d’écrivain. Avec De l’autre côté de la Nationale, il publie son premier roman.

Capa, en bon père du photojournalisme le disait à l’envi : « Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près ». Tout serait donc question de regard, de curiosité, voire de culot. Sortir des conventions offre ainsi de nouveaux champs d’investigation de la pensée, ouvre les chakras au service de sa propre construction.

C’est en partie ce que raconte le nouvel opus littéraire d’Antoine Ruiz Santisteban. Le musicien le plus sympa de la place dijonnaise, notre Tio Pepe des nuits de la « Jam », se lance dans une approche romanesque aussi spontanée et déroutante que la traversée d’une route bondée par une volaille apeurée. Après Le train-train de la vie est annoncé avec du retard, il confirme la noueuse et à certains égards fascinante complexité de son cerveau.

Nul besoin de chercher non plus dans l’œuvre du « Tio », une quelconque dévotion à l’art littéraire sous ses formes les plus rigides. Cela ne correspond en rien au personnage. Ce saltimbanque jongle avec les mots de manière décomplexée, quitte à en faire chuter certains. Il écrit comme il pense et cause. Avec des formules de percussionniste et une absence totale de codification, à deux notes du free jazz. Son objectif n’est donc pas de décrocher un prix Goncourt. Ni de faire des ronds de jambes pour séduire les esprits critiques, eux-mêmes souvent dénués d’esprit autant que de sens critique. Son but ressemble à sa vie : il a le goût du partage et de la rencontre, les vertus de la déconnexion et de la déconnade.

Ce livre se boit comme une bonne bière par 40 degrés à l’ombre. Entre les lignes, sa mousse a les parfums de l’amour dont transpirent des personnages ni anodins, ni exceptionnels, mais bons au plus profond d’eux-mêmes. On se gratte parfois la tête quand les mots s’emportent et se répètent parfois maladroitement, mais on retient de cette musique foisonnante un hymne à la curiosité, à la transmission, à l’amitié et à la fraternité. À l’espoir aussi.

En 2021, Tio Pepe Santisteban publiait Le train-train de la vie est annoncé avec du retard. ©DBM.fr

Place au pitch

Kamel est un personnage inspiré de la garde rapprochée des amis de l’auteur, un orphelin catapulté dans la rigueur et la froideur d’une ferme morvandelle, comme il y en eut beaucoup pendant plus d’un siècle, jusque dans les années 70. Après les slurps et les silences pesants de la soupe du soir, rituellement, il entrevoit les étoiles à travers la buée et la saleté de sa fenêtre. Puis trouve son espace de liberté de l’autre côté de la Nationale, dans l’échange qu’il nouera magnétiquement avec un voisin que la providence a mis sur sa voie.

Au contact de l’ancien moine devenu mari aimant, père et potier, Kamel échappe aux limites structurelles et intellectuelles de sa famille d’accueil. Cette dernière fait le job, sans haine et sans amour. Il ne s’en plaint pas. Mais l’adolescent aspire à s’ouvrir au monde. Avec l’aide de son pote Poth le potier, il se projette dans une vie d’adulte ordinaire en apparence, mais perçue comme extraordinaire par celui qui en est le héros. Ce sera la tendresse d’une femme puis d’une autre. Puis les enfants, le divorce, l’entreprise et la fête. Donc les copains parmi lesquels, inévitablement, notre Tio en personne et l’incontournable Daniel Fernandez. Mes amis, mes amours, mes emmerdes aurait chanté Charles.

De l’autre côté de la Nationale décrit le basculement d’une vie au rythme de la traversée répétée de la route. Ce qui nous ramène à Capa, à son attachement à l’intensité du regard car le grand reportage, s’il n’est pas toujours au bout du monde, se trouve parfois au coin de la rue. Ou en face. De l’autre côté certainement.


📖 De l’autre côté de la Nationale – Tio Pepe Santisteban – 120 pages – Éditions Maïa – 18 euros (disponible en ligne)