Mort de Yayoi Kusama : de Dijon vers l’infini et au-delà

Avant de devenir l’une des artistes contemporaines les plus célèbres au monde, Yayoi Kusama fut une rencontre marquante pour le Consortium de Dijon. À l’été 2000, Franck Gautherot et Seungduk Kim poussent la porte de son atelier à Tokyo et lui proposent une carte blanche en Bourgogne. L’exposition dijonnaise sera le point de départ d’une aventure internationale et contribuera à la spectaculaire redécouverte de son œuvre. La « princesse des pois » s’est éteinte le 14 août à 97 ans, son décès ayant été rendu public le 27 août. Elle laisse une œuvre immense, traversée de paradoxes : radicale et populaire, provocatrice et ludique, obsessionnelle et généreuse.

Exposition de Yayoi Kusama au Consortium de Dijon, du 14 novembre 2000 au 20 janvier 2001. ©André Morin/Consortium

Il y a d’abord une porte, celle de son atelier à Tokyo. Et derrière, une femme de 70 ans qui connaît déjà parfaitement la valeur de son travail, mais dont le nom est encore loin d’être un phénomène planétaire. Franck Gautherot se souvient de ce moment décisif avec Yayoi Kusama, à l’été 2000.

Le cofondateur du centre d’art contemporain dijonnais connaissait son œuvre depuis une vingtaine d’années. Un voyage au Japon en 1998 puis une rencontre avec son galeriste à Londres en 1999 avaient finalement conduit le Consortium jusqu’à l’artiste.

« On lui avait donné carte blanche »

L’approche est alors radicale. « On lui avait donné carte blanche. Elle nous a dit qu’on ne lui avait jamais proposé une telle liberté », note le codirecteur du Consortium. Kusama produit alors spécialement pour l’exposition des peintures, des sculptures et des installations figurant ses pois restés célèbres. L’exposition ouvre en novembre 2000 et devient le premier acte d’une collaboration s’étirant sur une dizaine d’années.

Mais ce qui se joue au Consortium dépasse largement le cadre dijonnais. L’expo circule en Europe et en Asie grâce à Seungduk Kim, qui accompagne l’artiste en Corée du Sud, en Australie, en Nouvelle-Zélande. « Cette grande exposition a largement participé à la redécouverte mondiale de Yayoi Kusama », estime la codirectrice du Consortium. Réciproquement, cet acte consolide l’ouverture internationale du musée dijonnais et sa reconnaissance comme laboratoire de l’avant-garde.

Plus tard, le projet Flower Power, conçu par le Consortium pour Lille 2004, donnera naissance aux monumentales Tulipes de Shangri-La. Les traces de cette histoire demeurent ainsi à Dijon, à Lille, mais aussi dans plusieurs institutions étrangères. Avec le recul, le pari apparaît presque prophétique. Car celle que le Consortium accueille en 2000 est déjà une artiste hors norme, mais pas encore l’icône d’aujourd’hui.

Yayoi Kusama au Consortium de Dijon en 2000. ©André Morin/Consortium

Avant les pois, la transgression

Yayoi Kusama est, d’abord, une artiste profondément transgressive. Née en 1929 à Matsumoto, elle quitte le Japon pour les États-Unis en 1957 et s’installe à New York. Elle y développe ses Infinity Nets, immenses toiles couvertes de motifs répétés jusqu’à l’obsession, puis des sculptures, installations et performances qui bousculent les conventions de l’époque.

Dans les années 1960, elle organise des happenings où se mêlent nudité, sexualité, corps peints de pois et contestation politique. Elle s’en prend à la guerre du Vietnam, aux conventions sociales, au marché de l’art et à une société dont elle refuse les cadres.

Cette dimension sulfureuse, le Consortium entend justement la remettre en lumière au début des années 2000. À partir des archives ouvertes par l’artiste dans son atelier tokyoïte, il publie un livre et reproduit notamment Kusama Orgy, son fanzine à caractère pornographique. « Cette dimension a été gommée par la suite », regrette Franck Gautherot. L’image de Kusama devient plus lisse à mesure que croit l’impact de son œuvre.

Exposition de Yayoi Kusama au Consortium de Dijon, 2000-2001. ©André Morin/Consortium

Spectacle grand public

C’est l’autre visage de l’artiste : celle qui sait parler au grand public. Ses pois sont immédiatement reconnaissables. Ses citrouilles jaunes, ses fleurs géantes et ses salles de miroirs sont devenues des objets de fascination collective.

Ses Infinity Mirror Rooms plongent le visiteur dans des espaces où lumières et reflets semblent abolir toute limite. Le principe est radical – faire disparaître le sujet dans l’infini – mais l’expérience est aussi spectaculaire, joyeuse, presque enfantine.

On entre dans son univers avec un téléphone à la main, on se photographie dans les miroirs, on joue avec les pois. Franck Gautherot se souvient notamment de visiteurs allemands qui perdent pied lors de l’expo dijonnaise. Troublés, ils finissent par jouer au football avec les boules qui composent la pièce. Kusama ne s’en offusque pas : « Elle a adoré voir ça, elle riait en disant, ”Ils vont tous casser” », se souvient-il.

Kusama n’appartient pas à l’art brut : elle est parfaitement consciente d’être une artiste, de sa célébrité et de l’importance de son travail. Mais son ambition n’a jamais consisté à réserver celui-ci à quelques initiés. « C’était un message d’amour naïf mais réel », résume-t-il.

Franck Gautherot et Yayoi Kusama, dans son atelier à Tokyo en 2003. © Seungduk Kim

« Elle m’évoque la vieille dame indigne »

Le paradoxe se retrouve dans son rapport à elle-même. Kusama a toujours soigneusement organisé la diffusion de son œuvre et construit son image. Elle était avide de reconnaissance et de célébrité. Franck Gautherot refuse d’y voir un simple calcul commercial : « Ce n’est pas de l’opportunisme mercantile, mais se donner les moyens au service du travail. »

Il y a enfin le paradoxe le plus intime, celui d’une artiste qui fait de l’obsession et de l’effacement de soi les moteurs de son œuvre, tout en construisant autour de sa propre personne un personnage extrêmement identifiable. Revenue au Japon en 1973, Kusama vit depuis la fin des années 1970 dans un hôpital psychiatrique de Tokyo, tout en travaillant dans son atelier voisin. Sa vie entière finit par se confondre avec sa création.

« Son œuvre était son occupation à 90% », assure Franck Gautherot. Même à la fin de sa vie, elle peignait encore. Lors de la grande rétrospective organisée à la Fondation Beyeler de Bâle, puis au Museum Ludwig de Cologne, certaines peintures étaient datées de 2025.

Franck Gautherot garde d’elle une image moins monumentale que celle de l’icône mondiale. « Elle m’évoque la vieille dame indigne », sourit-il. Une femme indocile, provocatrice, parfois dérangeante, mais aussi heureuse d’accueillir les visiteurs dans son univers. Une artiste qui aura traversé près de sept décennies en refusant obstinément de choisir entre l’avant-garde et le populaire, entre la provocation et le jeu, entre l’intime et le spectaculaire.

C’est peut-être là que réside la force singulière de Yayoi Kusama : avoir transformé ses obsessions les plus intimes en un univers où chacun peut entrer. Et, pour le Consortium, avoir compris dès 2000 que derrière les pois se cachait une œuvre encore à redécouvrir. Une œuvre dont il avait, à Dijon, entrevu l’infini.