L’écrivain bourguignon Bernard Lecomte est l’un des plus grands spécialistes du Vatican, auquel il a consacré de nombreux ouvrages. En ce week-end pascal, on ne pouvait faire autrement que demander à notre confrère et ami confiné dans sa maison de la Puisaye, dans l’Yonne, quel regard il porte sur cette situation exceptionnelle.

Bernard Lecomte fut chef du service étranger à La Croix, grand reporter à L’Express et rédacteur en chef du Figaro Magazine. Spécialiste du Vatican et du Kremlin, biographe de Jean-Paul II, il vit en Puisaye et se consacre à l’écriture et à l’édition. © Clément Bonvalot

Propos recueillis par Dominique Bruillot

Comment le monde vit-il, selon toi, cette situation totalement inédite ? Plusieurs milliards de terriens privés de retrouvailles pascales, c’est incroyable, non ?
Pour l’historien de la religion, cette fête de Pâques aura été, en effet, absolument incroyable : c’est la première fois en deux mille ans qu’aucune communauté, sur toute la planète, ne s’est réunie pour l’occasion. Pâques, c’est la plus importante fête religieuse de l’année – bien plus que Noël – pour près de 2 milliards de chrétiens qui célèbrent la résurrection de Jésus, deux jours après sa mort sur la croix, si l’on en croit les témoins de l’époque. Il y a de quoi commémorer une date pareille quand on pense à cette nouvelle qu’ont rapportée les apôtres, il y a deux millénaires : « Christ est ressuscité ! » L’info, qui va changer la face du monde, est incroyable, bouleversante, insensée – d’ailleurs beaucoup n’y croient pas, c’est trop énorme – et il est frappant qu’elle fasse encore parler, commenter, discuter, prier, commémorer, célébrer, et donc se réunir, que ce soit à la messe, en famille, à table, entre amis, etc. 

On ne fait donc vraiment rien?
Partout, les chrétiens, à commencer par le pape François, ont trouvé d’autres façons de célébrer Pâques – par l’image, le symbole, la télé, le numérique, le virtuel – mais avoue que ce fut une grande première. N’oublie pas que le mot « religion » vient du latin re-ligere, qui veut dire « relier les hommes entre eux ». Pense aussi au sens du mot « communion », qui est au cœur du christianisme, et qui est exactement… le contraire du « confinement » !

« L’envahisseur est à la fois invisible et silencieux. Nos sociétés, gouvernées par l’image et par le son, ne peuvent qu’en être déstabilisées. On a peur de ce qu’on ne connaît pas. »

Deux des caractéristiques de notre ennemi sont sa dimension mondiale et son silence. Cela peut-il révéler, confinement aidant, une nouvelle forme de spiritualité ?
Une catastrophe mondiale, c’est déjà arrivé. Il t’est arrivé de visiter, près de chez moi, dans l’Yonne, l’église de La Ferté-Loupière et sa magnifique Danse macabre qui rappelle qu’au milieu du XIVe siècle, notre région a perdu la moitié de sa population en raison d’une « peste noire » venue du bout du monde… Et rappelons-nous, il n’y a pas si longtemps, les désastres planétaires que furent les guerres de 1914-18 et 1939-45 ! 

En revanche, tu as raison, aujourd’hui, contrairement à août 1914 ou mai 1940, l’envahisseur est à la fois invisible et silencieux. Nos sociétés, gouvernées par l’image et par le son, ne peuvent qu’en être déstabilisées. On a peur de ce qu’on ne connaît pas. C’est pour cela que l’homme moderne a peur du silence et s’abrutit souvent dans une surconsommation de bruits pas toujours harmonieux. C’est le paradoxe de ce virus porteur de mort : il impose à nos sociétés un silence qui peut aussi aider à la réflexion, à la méditation, à l’interrogation sur soi-même. Qu’on soit croyant ou non, s’interroger sur le sens de la vie est une démarche spirituelle forcément bénéfique.

La fameuse Danse macabre, fresque du 15esiècle, dans l’église de la Ferté-Loupière dans l’Yonne. ©Elf2mani

Quel rôle l’Eglise catholique peut-elle jouer, ou joue-t-elle déjà, pour affronter cette tempête ?
L’Eglise catholique retrouve, sans l’avoir cherché, évidemment, son rôle fondamental. Loin des débats assourdissants sur le cléricalisme, le mariage des prêtres, la pédocriminalité, les remous au sein de la Curie ou l’installation de crèches dans les mairies, on se rend compte que les évêques et les prêtres sont d’abord là pour aider les croyants – et, parfois, les non-croyants – à aller à l’essentiel : en quoi, en qui croient-ils ? Que recommande prioritairement l’Evangile ? Comment aider, comprendre, aimer son prochain ? Au nom de quelle transcendance ? Ce n’est pas un hasard si l’émission Le Jour du Seigneur, par exemple, est beaucoup plus suivie que d’habitude : quand la mort rôde, on a besoin d’être aidé à mieux comprendre le sens de la vie. Quand toute l’Eglise, sur la terre, le jour de Pâques, explique que la Résurrection est « la victoire de la vie sur la mort », cela vaut qu’on y prête attention. En toute liberté, certes, mais aussi en toute humilité.

Habituellement, pour Pâques, on t’entend sur les ondes et on te voit sur le petit écran. Cela ne semble pas être le cas cette année. La presse ne s’intéresse plus à Pâques ?
Cette année, les médias s’intéressent à Pâques, me semble-t-il, de façon moins banale, moins automatique, que les autres années, et c’est peut-être mieux ainsi. Les images incroyables du pape François seul sur la place Saint-Pierre, de ces offices réduits à quelques personnes devant des églises vides, comme à Notre-Dame de Paris le vendredi saint, se suffisent à elles-mêmes et n’ont pas besoin, franchement, du commentaire de spécialistes de l’histoire de l’Eglise ! Et puis, ne soyons pas naïfs : pendant la bénédiction urbi et orbi du pape, dimanche, à midi, les chaines d’info n’ont pas voulu interrompre Xavier Bertrand (sur BFM) et Thierry Breton (sur LCI) : en France, qu’on le regrette ou non, les « grands prêtres » médiatiques sont encore et toujours les hommes politiques ! 

Le Jour du Seigneur, émission présente sur France 2 depuis 1950, s’est adaptée pour diffuser en studio dans le 13e arrondissement de Paris. © France 2

On te sait seul dans ton « refuge » de Saint-Denis-sur-Ouanne, en Puisaye. Que te manque-t-il ?
Je suis en effet confiné dans ma maison de l’Yonne, au milieu de mes livres, mes dossiers, ma documentation, mon ordinateur et mon téléphone, ce qui ne me change pas beaucoup. En plus, je suis bloqué en pleine campagne, avec un jardin plein de fleurs et d’oiseaux : je ne serais certes pas à plaindre si ma femme n’était confinée, elle, à Dijon, pour des raisons familiales impérieuses. Être séparé des gens qu’on aime est toujours une souffrance, mais, encore une fois, il y a des millions de gens pour qui ce confinement est bien plus problématique. Quand j’ai appris que l’Yonne était le département ayant accueilli le plus de Parisiens le jour du confinement, je n’ai pas été étonné – et je ne peux pas en vouloir, honnêtement, à des familles qui ont préféré endurer cette épreuve dans la campagne bourguignonne.  

Que t’inspire plus particulièrement cette situation unique dans l’histoire ? Comment vois-tu la sortie de la crise ?
D’abord, la lecture assidue des journaux, en ce moment, me confirme dans une vieille idée force : la chose la plus difficile à prévoir, c’est l’avenir ! Disons qu’il y a deux sujets qui m’inquiètent plus que les autres. Le premier, c’est l’avenir économique de notre région Bourgogne, dont la première activité aujourd’hui, rappelons-le, est… le tourisme ! Le patrimoine naturel et architectural restera ce qu’il est, évidemment, mais dans quel état sortiront du confinement, demain, les milliers d’entreprises, d’associations, de manifestations et de projets divers dont la nature est d’attirer des visiteurs le temps d’une visite, d’un festival, d’un concert, d’un salon, d’une dégustation, d’une balade ? 

Et la seconde préoccupation ?
Elle est d’ordre culturel. Ma passion, c’est le livre, la littérature, la lecture, l’édition… et j’ai peur que tout cet univers encore attaché à l’écrit, au papier, aux idées, ne résiste pas à une telle crise. Je n’ai pas compris pourquoi le Syndicat des libraires n’a pas accepté, le 19 mars, la proposition du Gouvernement de laisser les librairies ouvertes pendant le confinement avec, bien sûr, les mêmes règles de sécurité sanitaire que tous les autres commerces « de première nécessité » : ce refus a précipité l’arrêt de toute la filière (imprimeurs, éditeurs, distributeurs) qui sera fatal à beaucoup, j’en ai peur. Alors que des centaines de milliers de lecteurs, surtout en province, auraient certainement joué le jeu de la solidarité avec leurs libraires ! 

« Je suis frappé par la difficulté que mes amis écrivains ont tous – et que j’ai moi-même – à se plonger dans la création quand l’air du temps est aussi tendu, incertain, anxiogène. »

Pour un écrivain, on peut penser qu’un tel moment est favorable à l’écriture ? Fake news or not fake news?
Ce devrait l’être. Je m’amuse de voir certains plumitifs publier, déjà, ici ou là, leur « Journal du confinement » ! Mais pour avoir parlé au téléphone avec beaucoup d’amis écrivains, ces temps-ci, je suis frappé par la difficulté qu’ils ont tous – et que j’ai moi-même – à se plonger dans la création quand l’air du temps est aussi tendu, incertain, anxiogène. Le coronavirus a un effet secondaire inattendu : il empêche la concentration ! 

Mais pour un journaliste, un tel moment oblige à la réflexion et pousse à de nouveaux projets, non ? 
Il y a longtemps que je n’exerce plus le métier de « grand reporter », mais j’en tire au moins un avantage : avoir énormément bougé pendant trente ans m’évite toute frustration de voyage, et je suis à peu près capable de vivre des semaines, voire des mois, sans quitter ma région, la Bourgogne, à lire, à écrire, à préparer une série de conférences ou la sortie d’un nouveau livre. Aujourd’hui, je ne suis plus journaliste, mais écrivain, c’est-à-dire que j’écris des articles de 400 pages qu’on appelle des « livres » (rire) et qui demandent parfois deux ou trois ans de travail ! J’ai la chance d’avoir très bien connu, pendant ma vie professionnelle, deux endroits très spéciaux en ce bas monde : le Kremlin et le Vatican. Ce sont deux lieux de pouvoir bourrés d’histoires, de personnages, de mystères et de secrets, autant dire deux mines d’or pour un écrivain passionné d’investigation : je n’aurai jamais fini, je crois, de fouiller, découvrir, révéler ou raconter les « secrets du Vatican » et les « secrets du Kremlin » ! 

Enfin, pour ce qui est de mes activités annexes, disons qu’il est urgent d’attendre : le Club des écrivains de Bourgogne, que j’ai l’honneur d’animer tous les mois à Dijon autour d’un grand écrivain, reprendra ses soirées littéraires quand on pourra à nouveau se réunir à deux cents dans une salle ; quant au salon du livre « Livres en Vignes » que mon épouse Evelyne Philippe organise chaque année, fin septembre, au château du Clos Vougeot, il est trop tôt pour dire s’il sera maintenu, modifié en fonction des circonstances, ou reporté à l’année prochaine.

« Remplir des heures d’antenne avec des propos ineptes tenus par des ignorants qui renouent avec l’obscurantisme ou la cartomancie, ce n’est pas rendre service aux malheureux confinés. »

Et qu’est-ce qui t’énerve le plus, en ce moment ?
C’est quand j’entends mes excellents confrères, sur les chaines d’info, demander à n’importe quel zigoto s’il pense qu’Emmanuel Macron a raison de proroger le confinement ou s’il estime que le professeur Raoult est un génie : remplir des heures d’antenne avec des propos ineptes tenus par des ignorants qui renouent avec l’obscurantisme ou la cartomancie, ce n’est pas rendre service aux malheureux confinés chez eux devant la télé… 

Donne-nous une seule bonne raison de croire que l’humain est capable de tirer les leçons de cette crise.
Il y en a plus d’une ! Qui aurait imaginé, il y a encore trois mois, que la planète entière privilégierait la santé des humains à la croissance économique ? Qui aurait cru, alors, que des milliards de gens accepteraient de renoncer à leurs libertés pour endiguer une épidémie ? Qui aurait pensé que le système de santé, si décrié en France, serait capable de telles prouesses ? Qui aurait parié sur le stupéfiant civisme de nos compatriotes, d’habitude si indisciplinés ? Qui aurait misé sur un accord unanime des « 27 », à Bruxelles, pour soutenir massivement les économies européennes ?

Et surtout, qui aurait imaginé autant de gestes solidaires dans une société aussi individualiste : partout des gens se dévouent, s’entraident, se mettent au service des plus fragiles. Et même ces manifestations toutes simples, les applaudissements à 20 heures, les petites vidéos des artistes sur internet, vont dans ce sens : le coronavirus aura au moins favorisé une valeur fondamentale, peut-être la plus nécessaire aux hommes de notre temps : la solidarité !


> Lecomte est bon, le blog de Bernard Lecomte.

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