Dijon Beaune Mag
Alors que le thermomètre s’affole jusqu’à 38 degrés à l’ombre, l’eau dijonnaise garde la tête froide. Entretien avec Antoine Hoareau, premier adjoint à la ville de Dijon, vice-président de Dijon métropole et président d’Odivea.

Alors que la métropole dijonnaise, comme toute la France, traverse un épisode de canicule intense, la gestion des ressources en eau devient une priorité absolue. Avec deux mois d’avance sur le calendrier habituel, les sources du Suzon et de Morcueil sur la commune de Fleurey-sur-Ouche sont au plus bas, forçant la collectivité à repenser son modèle au quotidien.
Pour comprendre les enjeux de cette crise et les solutions déployées, DBM a rencontré Antoine Hoareau, premier adjoint à la maire de Dijon, 9e vice-président de Dijon métropole et président d’Odivea, la société publique locale qui gère l’eau des Dijonnais.
Antoine Hoareau : Au moment où on se parle, nous sommes globalement à un niveau de gestion de notre réseau qu’on ne connaît habituellement qu’à la fin du mois d’août. Nous avons deux mois d’avance. Les sources du Suzon et de Morcueil sont à leur niveau le plus bas. Heureusement, Dijon a une force : nous ne dépendons pas d’une ressource unique, mais de douze ressources différentes, dont de grandes nappes phréatiques comme Poncey-lès-Athée ou le champ captant des Gorgets, situé entre le canal de Bourgogne et l’Ouche. Grâce à cette multitude de points d’eau, il n’y a aucun problème de volume pour approvisionner la population. L’eau ne manquera pas, mais sa gestion est différente et plus lourde.

L’année va bien se passer. Nos nappes phréatiques sont en bon état et nous disposons de volumes de réserve confortables, définis par des arrêtés préfectoraux que nous veillons à ne pas dépasser. Pour vous donner un ordre de grandeur, rien que sur la source de Poncey-lès-Athée, nous pourrions prélever jusqu’à 60 000 m3 d’eau par jour (ndlr, 60 millions de litres) si nécessaire. Or, l’intégralité des besoins quotidiens de la métropole tourne plutôt autour de 50 000 m3. Cette seule ressource pourrait donc théoriquement suffire à couvrir tous nos usages. Nous avons sécurisé le système pour pouvoir traverser des crises aiguës, et ce, sur plusieurs années consécutives s’il le fallait.
Tout à fait. Habituellement, l’eau des sources coule par gravité, ce qui ne coûte presque rien en fonctionnement. Aujourd’hui, pour aller chercher l’eau dans les nappes à Poncey-lès-Athée, il faut activer des pompes, faire tourner l’usine de potabilisation et acheminer l’eau sur 40 kilomètres jusqu’à Dijon et sa métropole. Cela demande énormément d’énergie. Ce sont des charges supplémentaires pour Odivea qui arrivent beaucoup plus tôt que prévu dans notre modèle économique.
Il faut être honnête avec les Dijonnais. Au regard des défis climatiques et des nouvelles molécules que nous devons traiter, il est illusoire voire irresponsable de promettre que le prix de l’eau va baisser. En France, nous appliquons le principe « l’eau paye l’eau », c’est-à-dire que les factures doivent couvrir l’intégralité du service et des investissements. À Dijon, notre eau reste très bon marché : 3,77 euros le m3 contre une moyenne nationale à 4,20 euros. Notre objectif est de maintenir ce prix au plus juste, mais il y aura probablement de légères hausses dans les années à venir pour faire face aux investissements nécessaires.

On observe une hausse de la consommation de l’ordre de 5 à 8% en ce moment. C’est lié à la chaleur, les gens prennent parfois plusieurs douches par jour. Nos réservoirs contiennent 140 000 m3 d’eau, ce qui nous donne près de trois jours d’avance pour amortir ces pics. Cependant, la situation reste critique et les restrictions imposées par la préfecture sur les trois sous-bassins versants de la métropole sont indispensables. Il y a une vraie pédagogie à faire : voir des pelouses encore bien vertes en pleine canicule n’est plus acceptable. Il va falloir s’habituer à voir l’herbe jaunir.
Hiver ou été, l’eau sort toujours du point de livraison aux alentours de 15 degrés. Les canalisations du réseau sont profondément enterrées, ce qui les isole des températures de surface. Si l’eau arrive tiède chez vous, c’est généralement qu’elle a chauffé dans les parties communes ou dans un compteur mal isolé et exposé à l’air libre. Sur le plan sanitaire, il n’y a absolument aucun risque de prolifération. L’eau est le bien de consommation alimentaire le plus surveillé en France. En plus de nos capteurs permanents chez Odivea, l’ARS diligente environ 450 contrôles par an sur notre réseau, soit plus d’un par jour. Les Dijonnais peuvent boire l’eau du robinet en toute confiance.
Nous changeons complètement de paradigme. Longtemps, l’eau pluviale a été traitée comme un déchet qu’il fallait évacuer le plus vite possible dans des tuyaux. Aujourd’hui, nous voulons qu’elle reste là où elle tombe. Nous désimperméabilisons les espaces publics – comme place Bossuet ou bientôt rue Auguste-Comte dans le quartier des Antiquaires – pour que l’eau s’infiltre et recharge les nappes sous la ville. Nous réfléchissons aussi à de grands projets de stockage des eaux pluviales à l’est de la métropole, du côté de Quetigny et Couternon pour des usages agricoles vertueux. C’est tout le sens de la délibération sur le « patrimoine vivant » que nous venons de voter en conseil municipal ce lundi.

Nous appliquons très strictement le droit du travail et les mesures liées à la vigilance rouge. Dès que les seuils de canicule sont atteints, les horaires des agents extérieurs sont adaptés pour éviter les heures les plus étouffantes. C’est une obligation morale et légale. Que ce soit pour nos agents qui interviennent dans des milieux confinés comme les égouts, ou pour ceux qui réparent des fuites en plein soleil. La collectivité s’adapte à tous les niveaux. Nous adaptons aussi le temps scolaire l’après-midi dans les écoles, et nous prolongeons les horaires d’ouverture des parcs et de certaines piscines municipales – comme les Grésilles ou la Fontaine d’Ouche – pour que les habitants puissent trouver de la fraîcheur en fin de journée.
C’est une reconnaissance de notre exemplarité. Le tournant pris il y a une quinzaine d’années par l’ancien maire François Rebsamen nous permet aujourd’hui d’avoir l’une des meilleures qualités d’air de France et d’Europe. C’est exceptionnel pour une ville continentale aussi éloignée des vents marins. Nous agissons sur tous les leviers : la décarbonation de l’énergie, les mobilités et la rénovation énergétique des copropriétés… C’est un défi colossal. Les études scientifiques du comité de bassin montrent une immense inertie. Même en respectant l’accord de Paris, nous ne verrons les premiers effets d’inversion des températures qu’à partir de 2050. C’est pour cela qu’il faut accentuer nos efforts dès maintenant, sans fatalité, et toujours dans une démarche de justice sociale.
(Sourire) Allez-y, allez-y ! Les fontaines de la place de la Libération sont faites pour ça ! L’eau y est filtrée et traitée en circuit fermé, il n’y a aucun risque sanitaire si les enfants boivent la tasse. En revanche, j’appelle à une vigilance absolue des parents : la canicule multiplie les risques de noyade, comme il y a quelques jours dans le Rhône. Si la place de la Libération est sûre, d’autres bassins comme celui du jardin Darcy ont une hauteur d’eau dangereuse. La fraîcheur oui, mais avec une grande prudence.