Dijon Beaune Mag
Il se donne « bien, mais peut mieux faire ». Quinze ans après avoir posé les fondations de son groupe de construction, désormais installé dans un siège social innovant « Bloom » à Quetigny, Cyrille Guiton garde manifestement quelques idées sous le casque. Croissance, esprit d’entreprise, industrie, déconvenues et avenir : le dirigeant dijonnais se livre à DBM en 15 questions, sans manier la langue de bois.

Cyrille Guiton : « Bien, mais peut mieux faire. » (sourires) Je ne cache pas une certaine fierté : nous sommes passés d’une petite structure à un groupe qui construit, conçoit, développe et emploie plusieurs dizaines de personnes. Mais l’entrepreneuriat m’a appris que le jour où vous pensez mériter 20/20, c’est que vous avez arrêté d’apprendre. Je prends volontiers le « bien », avec la conviction qu’il reste encore énormément à construire.
Elles apprennent à se poser la bonne question et donnent les outils pour pouvoir répondre. On constate, avec l’expérience, que les plus grandes réussites viennent souvent de la capacité à se poser les bonnes questions, de fond, avant de chercher les bonnes réponses. Un mauvais problème parfaitement résolu reste un mauvais problème.
Certainement pas un groupe de construction ! Comme beaucoup d’ados, je suis passé par plusieurs envies. Le premier dont je me souviens était maçon. À la fin du lycée, je me voyais plutôt kiné… J’ai bien réussi (sourires). Avec le recul, ce que je voulais bâtir n’était pas tant une carrière qu’une forme de liberté : la liberté de décider, de créer, d’entreprendre et de tracer mon propre chemin. À quinze ans, je ne l’aurais évidemment pas formulé ainsi.
« Suis ton intime conviction, tu vas te tromper quelques fois, mais ce ne sera pas grave. » En 2011, je pensais qu’un dirigeant devait avoir toutes les réponses. Aujourd’hui, je crois que son rôle est surtout de prendre des décisions malgré l’incertitude. Et surtout – c’est une question prépondérante du moment – je lui dirais de bien s’entourer. S’entourer de personnes meilleures dans leur domaine de compétence.
J’ai eu la chance de croiser, à différentes étapes de mon parcours, des personnes et des entreprises qui m’ont inspiré et aidé à construire ma propre vision de l’entrepreneuriat. Je pense notamment au Groupe Bouygues, où j’ai commencé ma carrière et qui reste pour moi un modèle de savoir-faire, d’innovation et de culture entrepreneuriale.
Christophe Rougeot m’a également accordé ma première opportunité en tant que cadre dirigeant et m’a permis de franchir une étape importante dans mon parcours. J’admire aussi certaines entreprises qui font évoluer notre secteur, comme GA Smart Building, qui révolutionne l’acte de construire grâce aux procédés de construction hors site, ou encore GCC, qui a su bâtir une ETI de référence en s’appuyant sur un modèle original d’association et de participation de ses collaborateurs à la réussite de l’entreprise.
Avec le recul, mes meilleurs mentors ne sont pas toujours ceux que l’on imagine. Il s’agit parfois d’un client, un collaborateur, un entrepreneur ou un proche qui, au détour d’une conversation, vous pose une question simple, mais particulièrement pertinente, voire dérangeante. Ce sont souvent ces interrogations qui vous obligent à prendre du recul, à remettre vos certitudes en question et qui, finalement, vous font le plus progresser.
Les deux. Beaune représente mes racines. J’y suis né, j’y ai grandi, dans un domaine viticole que mes parents ont construit et que mon frère a repris (ndlr, domaine Jean Guiton à Bligny-lès-Beaune). J’y ai mes attaches, mon chez moi. Dijon est l’épicentre de mon aventure professionnelle et une partie importante du développement du groupe. J’en suis aussi résident et je m’y sens bien. Choisir serait un peu comme demander à un parent quel enfant il préfère…
Les plus grandes déceptions ne sont pas les projets perdus, mais les recrutements ou les collaborations dans lesquels on croyait profondément et qui ne fonctionnent finalement pas. Un bâtiment, on peut toujours le reconstruire. Une confiance, c’est plus compliqué.
Une des toutes premières : avoir décidé, sans vraie expérience du métier de contractant général, d’aller construire des studios TV pour Canal + à Boulogne-Billancourt. C’est le premier contrat que j’ai signé. Aventure hasardeuse mais audacieuse, et finalement bien réussie, qui a permis de lancer l’aventure. Mais aussi d’avoir décidé de sortir du rôle de contractant général pour maîtriser progressivement toute la chaîne de valeur : promotion, ingénierie, montage d’opérations, bureau d’études, construction… Cette vision a profondément transformé le groupe.
J’ai encore quelques idées en tête… pro et perso. Ce qui me manque, c’est du temps, il m’en manquera toujours… Une entreprise n’est jamais terminée. Nous avons beaucoup développé nos métiers, mais nous devons encore progresser sur l’organisation, les talents, la digitalisation et l’industrialisation de certaines approches.
C’est bien plus que notre siège social. Bloom est une vitrine de ce que nous savons faire, mais cela a aussi été un véritable laboratoire. Quand on défend auprès de nos clients une certaine vision du bâtiment de demain, il faut être capable de l’expérimenter et de l’appliquer à soi-même. Bloom nous a permis de tester des solutions, de confronter nos convictions à la réalité et d’apprendre. En quelque sorte, nous avons été notre propre client. Mais sa vocation va au-delà du bâtiment lui-même. Bloom marque une étape importante dans l’histoire du groupe.
C’est un lieu conçu pour favoriser les échanges, accueillir nos partenaires, nos clients et nos collaborateurs, et ouvrir davantage l’entreprise sur son territoire. J’aime l’idée que Bloom soit à la fois notre carte de visite, notre laboratoire d’innovations et un lieu de rencontres. Il traduit bien notre ambition : construire des bâtiments utiles, mais aussi créer les conditions des projets et des collaborations de demain.

Le groupe Guiton peut encore accélérer. Mais l’accélération ne prendra sans doute plus la même forme qu’il y a quinze ans. Quand on débute, on pense que la croissance consiste à aller toujours plus vite. Ensuite on comprend qu’elle consiste surtout à bâtir une organisation solide, capable de se développer sans dépendre d’une seule personne, de faire émerger de nouveaux talents et de préparer l’avenir. C’est probablement l’enjeu des prochaines années : transformer une réussite entrepreneuriale en une entreprise qui dure. Pour le reste, comme disent les Anglo-Saxons, stay tuned !
Sans hésitation. L’arrivée de mon associé, Cyrille Godey, a changé beaucoup de choses dans l’histoire récente du groupe. Je profite d’ailleurs pour lui rendre hommage pour le travail qu’il accomplit et pour la confiance que nous avons su construire ensemble. J’avoue m’amuser de cette image du « Cyrille + Cyrille » ou du « Cyrille au carré » que l’on entend parfois.
Au-delà du clin d’œil, elle reflète une réalité : une entreprise gagne toujours à être portée par des regards différents et des compétences complémentaires. Bien sûr, il est agréable de partager les succès. Mais ce qui est encore plus précieux, ce sont les moments de doute, les décisions difficiles, les remises en question. Pouvoir les confronter à quelqu’un en qui l’on a confiance permet souvent de prendre du recul et de progresser. L’entrepreneuriat reste une aventure profondément humaine. Si l’on peut la vivre à plusieurs, elle devient souvent plus riche, plus solide et, finalement, plus durable.
Non, et je sais que ce n’est pas la réponse la plus attendue. Une entreprise qui ne crée pas de valeur économique ne peut ni investir, ni recruter, ni former, ni innover. Le bilan comptable reste un indicateur fondamental. Il garantit la pérennité de l’entreprise et sa capacité à agir. En revanche, je suis convaincu que l’on ne peut plus raisonner uniquement à travers ce prisme.
Une entreprise qui ne s’intéresse pas à son impact environnemental prend sans doute un risque stratégique majeur. La question est de savoir comment faire progresser bilan comptable et bilan carbone ensemble. Dans notre secteur, nous devons être attentifs à ce point. Les solutions de décarbonation que nous proposons doivent aussi démontrer leur pertinence technique, leur utilité et leur viabilité économique.
Une solution écologique qui n’est pas adoptable ou finançable restera une bonne idée sur le papier. Le bilan comptable nous dit si l’entreprise a été performante hier. Le bilan carbone nous aide à préparer sa place dans le monde de demain.
Que la France ne manque ni d’entrepreneurs, ni d’idées, ni d’envie d’investir. Sur le terrain, nos PME savent innover, recruter, former, exporter et prendre des risques. Elles sont souvent bien plus agiles et résiliantes qu’on ne l’imagine. En revanche, nous souffrons d’une complexité devenue excessive. Trop de procédures, trop de délais, trop d’interfaces administratives ou réglementaires finissent par mobiliser une énergie qui pourrait être consacrée à l’investissement, à l’innovation ou au développement de l’emploi.
J’ai souvent le sentiment que coexistent deux mondes, qui n’avancent pas à la même vitesse : celui de ceux qui créent de la valeur au quotidien, entreprennent et assument les risques, et celui de ceux qui conçoivent les règles destinées à encadrer cette création de valeur. Les deux sont évidemment nécessaires, mais ils gagneraient à se comprendre davantage.
Je ne suis pas économiste, mais je suis convaincu que notre pays dispose d’un formidable gisement de croissance dans la simplification. Chaque heure gagnée sur la complexité administrative est une heure rendue à l’entreprise, à l’innovation, à l’emploi et à la compétitivité.
Si j’avais un message à transmettre au ministre, ce serait celui-ci : faisons davantage confiance aux entrepreneurs, simplifions leur quotidien et redonnons de la fluidité à l’action économique. Nous y gagnerions en croissance, en souveraineté industrielle et en dynamisme territorial.
Je ne travaille pas pour que l’on parle du groupe Guiton ou de son dirigeant. Je travaille avant tout pour créer de la valeur : la valeur des actifs immobiliers que nous concevons et construisons, la valeur d’un patrimoine entrepreneurial que nous développons dans la durée, mais aussi la valeur des femmes et des hommes qui font vivre l’entreprise au quotidien.
J’aime cette vision anglo-saxonne qui considère le capital humain comme l’un des actifs les plus précieux d’une organisation. Même si cela ne figure pas au bilan comptable, la véritable richesse d’une entreprise se mesure d’abord à sa capacité à faire grandir les personnes qui la composent.
Les emplois créés, les collaborateurs formés, les parcours professionnels accompagnés, les entreprises développées, les projets rendus possibles : c’est sans doute là que se trouve la trace la plus durable d’une aventure entrepreneuriale. Il existe une citation que j’aime particulièrement : « Il n’est de richesse que d’hommes. »
Si dans quinze ans je constate que ces différentes formes de valeur sont là, qu’elles continuent à produire leurs effets sur notre territoire et pour les générations qui nous succéderont, alors j’aurai le sentiment d’avoir été utile.