La malédiction du château de Gevrey

Chateau_Gevrey-Chambertin

Cet été, Bourgogne Magazine et Dijon-Beaune Mag ont défié les auteurs en herbe dans le cadre du salon Livres en Vignes : écrire une lettre (plutôt qu’un courriel) à un destinataire anonyme, en posant les bases d’une énigme dans le contexte d’un événement ou d’un lieu se rapportant à la Bourgogne en 2013.

Le jury s’est délecté à la lecture de ces nombreuses lettres reçues, et le coeur serré, a dû se résoudre à faire son choix pour désigner le palmarès. Lequel sera publié, ainsi que les missives gagnantes, dans le numéro de novembre de Bourgogne Magazine.

L’une d’elles a été mise en images par Christian Moccozet. Une histoire de malédiction racontée par « Le Claude » à l’adresse du nouveau propriétaire du château de Gevrey, Louis Chi Sing.


Lettre à suspense Gevrey par Claude Vallet

« Cher Monsieur Louis Chi-Sing, Je ne sais par où commencer ni si je peux vous appeler Louis. Dans la région, on dirait plutôt « le Louis » mais vous n’êtes pas encore tout à fait de chez nous et beaucoup vous appellent « le Chinois »
Moi, c’est le Claude et si je me permets de vous écrire alors que vous devez être bien embistrouillé à gérer tous vos casinos à Macao, c’est parce que je suis né à l’ombre de ce château qui est aujourd’hui le vôtre. On vous dit amoureux de la Bourgogne et je le crois facilement. Il faut être beusenot pour ne pas en tomber amoureux et si on n’a pas la mer de Chine, nous on a un bareuzai qui pisse dru chaque année comme personne au monde ! Mais je ratasse au lieu d’en venir à l’essentiel c’est à dire à la Malédiction.
Vous pensez bien que depuis saint Odilon et quelques abbés de Cluny après lui, il s’en est passé des drôles au château, aussi il faut que vous sachiez toutes ces choses puisqu’à cette heure vous en héritez avec les pierres. J’ai appris la Malédiction au mois d’août 1957 puisque j’allais avoir dix ans dans trois mois et que l’Isabelle abandonnait le cancre que j’étais pour rentrer en CM2 à l’école du centre.
De toutes les ptiotes du village, la seule qui m’ait donné le virot c’était l’Isabelle et je crois que c’était un petit peu pareil pour elle. Elle habitait rue Gaizot et moi rue de la Croix des Champs si vous voyez – mais je vois bien que vous ne voyez pas – alors disons qu’on habitait à vingt coups de pédale. On traînaillait souvent autour du château pour l’Angélus du soir en évitant Calamity Jane qu’on appelait la « doyenne » avec son œil noir et sa fourgonnette pourrie, c’est comme ça qu’on a déniché la planque idéale sous le porche de la porterie où on posait nos biclous avant de refaire le monde. Vous nous auriez vus là, l’Isabelle et moi, assis à croupetons dans l’ombre du pont dormant et des murs surchauffés à regarder le soleil se coucher tout en nous jetant des pignolôts dans le cou… Bref, c’est en gravant nos initiales sur une grosse pierre du porche – celle qui dépasse un peu du mur et que vous trouverez facilement, Monsieur Louis – que la malédiction s’est manifestée. Je ne pensais pas à mal, juste envie de mélanger mon C à son I pour l’éternité dans le grès couleur de miel qui brille au couchant et qui d’après moi a donné son nom à la Côte-d’Or, mais notre grosse pierre s’est soudain enfoncée dans le mur et le parchemin nous est apparu.
On l’a lu ensemble, surtout l’Isabelle car je grebillais trop mais elle s’est mise à trembler elle aussi. Je ne l’avais jamais vue trembler comme ça, même pas quand le Martenot nous pinçait à relever ses pièges à la Combe Lavaux. Bref, ça causait d’un dénommé Hugues de Chalon, de Robert le Pieux et surtout de tous les malheurs qui s’abattraient sur les curieux qui oseraient chavirer cette pierre comme nous autres. Vin diou ! On n’a pas voulu ça et on n’a même pas pu lire jusqu’au bout car la nuit est tombée d’un coup, une nuit d’encre – comme aux fortes rabasses – avec un foutu coup de vent à décorner les cagouilles et tout a cessé dès qu’on a eu remis le parchemin en place. Alors on a jarté et on n’en a plus jamais reparlé mais ça n’a pas empêché que l’Isabelle disparaisse sans raison quelques jours plus tard.
Si j’écris tout ça, c’est moins pour vous faire regretter votre investissement que pour vous avertir du danger si vous devez toucher au porche pour vos projets de rénovation. Si vous allez au bout de ma lettre et que l’envie vous prend de pousser notre grosse pierre, ne rabeutez pas à chercher le parchemin puisque c’est moi qui l’ai repris après la disparition. Je me dis qu’avec tout votre argent, vous pourriez m’aider à vaincre la malédiction et à retrouver l’Isabelle. Si comme moi, vous avez déjà eu le virot pour une ptiote – d’après mes renseignements, il n’y a pas d’endroit au monde plus peuplé de ptiotes que Macao – vous comprendrez pourquoi je vous écris alors que vous devez être bien embistrouillé à gérer tous vos casinos, mais ça, je l’ai déjà dit.
Quand vous reviendrez à Gevrey, demandez le Claude à la maison de retraite de Vigne Blanche, y en a qu’un ici. »

Claude Vallet

2 thoughts on “La malédiction du château de Gevrey

  1. 26/10/2013 à 10:00

    Très touché également.
    Une anecdote transformée en conte de fées qui devient emblématique…
    Publiez une photo du parchemin, s’il-vous-plaît, le Philippe !
    😀

    1. 27/10/2013 à 17:02

      Merci… mais le parchemin est si fragile qu’il ne résisterait pas à la manipulation.
      Le Claude (une malédiction avait signé Philippe)

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