Alésia, par toutatis !

POSTE-1966-28

Cet été, Bourgogne Magazine et Dijon-Beaune Mag lançaient un défi à tous les auteurs en herbe dans le cadre du salon Livres en Vignes. Objet du concours : écrire une lettre (plutôt qu’un courriel) à un destinataire anonyme, en posant les bases d’une énigme dans le contexte d’un événement ou d’un lieu se rapportant à la Bourgogne en 2013.

Le jury s’est délecté à la lecture de ces nombreuses lettres reçues, et le coeur serré, a dû se résoudre à faire son choix pour désigner le palmarès. Lequel sera publié, ainsi que les missives gagnantes, dans le numéro de novembre de Bourgogne Magazine.

Pour vous faire patienter (et saliver), voici l’une d’elles…

Waterloo, morne plaine ! Alésia, Nobili oppidum ?

Lettre de Caius Julius Caesar à Labienus, son fidèle lieutenant, écrite depuis l’au-delà sur l’authenticité du site d’Alésia.

Sais-tu cher Labienus que dans les Gaules où nous avons tant bataillé, les Gaulois qui s’appellent aujourd’hui les Francs, ont élevé des monuments à la gloire de notre victoire. Te rends-tu compte que les descendants de ces peuples vaincus par notre XIIIe légion ont bâti toute une fresque vivante qu’ils appellent Muséoparc d’Alésia sur le lieu de leur désastre et à notre propre gloire. Le plus cocasse est que certains savants se querellent sur le lieu précis de cette bataille de 52 avant l’arrivée du Messie de Judée. J’ai donc chatté de mon sky-site et regardé les différentes possibilités avancées par ce experts. Ceci est d’autant plus surprenant que la seule trace qu’il y ait de fiable c’est mon énorme De Bell Gallico en sept livres complétés du 8e et dernier volume Aulus Hirtius en 50 avant J.-C. Les dits experts avancent que nous avons largement gonflé les chiffres pour nous en attribuer une gloire encore plus grande et que par conséquent, mes données géographiques seraient de la même veine. Ce sont vraiment des experts de vespasiennes qui utilisent un latin de cuisine. Toi qui a combattu sur tous les fronts avec moi, tu sais qu’en huit ans de conquête des Gaules, nous avons parcouru toutes ces provinces septentrionales en repoussant les Helvètes d’abord, puis les redoutables Belges et les Germains d’Arioviste. Souviens-toi aussi le passage chez les Bretons le retour en Armorique, la défaite que nous avons infligée aux Vénètes, de redoutables marins qui sont allés fonder Venise ensuite. J’ai également détaillé les batailles d’ Avaricum, de Gergovie, d’Uxellodunum et toi celle de Lutèce et les victoires sur les Sénons. Alors tous ces récits ne sont pas remis en cause quant à la géographie mais Alésia si ! C’est comme si on remettait en cause la victoire d’Alexandre sur Darius dans la plaine d’Issos ou la victoire d’Hannibal à Cannes.

Remarque, je peux les comprendre, hésiter sur le lieu d’une défaite aussi cuisante puisque cinq fois plus nombreux que nous et qui les a asservi pour longtemps à notre glorieuse cité et notre culture illustre. Ils ont nommé cette période la Pax Romana et ça leur a permis de créer un contre héros sous forme de dessin satirique qu’ils appellent BD. J’ignore la signification de ces acronymes car ils en utilisent à tout vent et qui se ressemblent : BD, PD, PDG, OMG, OGM, GMC… Dans ces BD donc qui sont des livres avec des images car il y a toujours beaucoup de Francs incultes (illettrés disent-ils), ils représentent un village de héros gaulois d’Armorique et qui sont irréductibles face aux légions romaines. Leur tête pensante est un petit teigneux Astérix avec son ami et garde du corps Obélix rondouillard, bagarreur, goinfre, stupide, enfin Gaulois quoi, et tout le village ripailleur, querelleur, tous plus sots l’un que l’autre mais unis derrière leur chef contre nous grâce à un breuvage magique d’une formule divine détenue par leur druide. Le reste est une satire de notre culture, de notre organisation militaire, de notre discipline et de nos lois mais le plus drôle, c’est qu’au jour où je t’écris, leurs institutions reposent encore sur notre illustre civilisation : il y a un Sénat où les sénateurs ventripotents sommeillent, enfin ceux qui siègent, des jurisconsultes, des préfets, des légions étrangères, des oracles (appelés horoscopes), des décades, des consuls, des empereurs… Ainsi cet Astérix et cet Obélix sont des satires médiocres de mes gardes du corps Lucius Vorenus et Titus Pullo qui auraient préféré se donner la mort que de manquer à leur devoir. Ils ne mentionnent pas bien sûr mon triomphe à Rome avec leur chef vaincu que nous avons sacrifié devant le peuple romain en fête. Pour donner plus de panache à Vercingétorix, ils lui ont érigé une statue colossale sur l’oppidum d’Alésia et qui reprend les traits d’un empereur Franc : Badinguet III. Mais Labienus, toi qui m’a rejoint dans cette vallée après le combat des Senonnes, tu sais bien que mes dires sont exacts, que la petite rivière était la Brenne gauloise et que nous étions à deux jours de marche à l’ouest de notre axe de repli sur la Provincia via le Rhodanus. Il faut reconnaître que les chercheurs francs qui ont créé ce Muséoparc ont été très avisés. En effet, depuis Badinguet III il y a eu des fouilles méthodiques et ils ont entièrement reconstitué les mouvements des armées, les méthodes de combats, l’effectif des troupes certes plus modeste que ce que j’ai écrit et une foule d’objets, d’armes et même de peaux de chèvres qui servaient de tentes. Ils travaillent avec de petites armes bizarres qui s’appellent Laser, microscope électronique, résonance magnétique, infrarouge enfin tout un arsenal qu’ils exposent en images virtuelles ; surtout ne me demande pas ce que ça veut dire car j’en perds déjà mon latin.

Tu vois Labienus, il s’en fallait d’un rien que nous perdions cette bataille. Il suffisait aux Gaulois d’être un peu mieux organisés, disciplinés et ils auraient changé le cours de notre histoire. Remarque, quand je consulte le sky news, c’est toujours aussi pagaille chez les Francs sauf qu’ils n’ont plus un franc en poche et qu’ils se querellent en permanence sur qui fait quoi et comment. Ah ! si nous pouvions revenir sur terre remettre de l’ordre chez ces Gaulois qui se croient toujours irréductibles et qui ne savent pas qu’ils sont dans le plus beau et le plus riche pays du monde. Allez Labienus, trinquons à notre gloire avec leur sublime vin dont le plus célèbre est, paraît-il, la Romanée !

Lettre d’Alain Philibert

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