Professeur à l’Université de Bourgogne, spécialiste de la question des rites, Pascal Lardellier nous en dit plus sur la façon dont l’épidémie met au ban les rites qui construisent notre société.

Propos recueillis par Geoffroy Morhain

Poignée de main, bise, apéro… Pourquoi tous ces petits rituels du quotidien nous manquent tant ?
Il existe toute une architecture invisible qui sous-tend nos relations sociales à travers des rites d’interaction, comme saluer quelqu’un, l’écouter parler, lui sourire, lui ouvrir la porte… Quand cette sorte de « grammaire relationnelle », naturelle car profondément ancrée en nous, fait défaut comme actuellement, nous prenons alors conscience de son importance. Civilités, rites de salutation, moments festifs organisés pour se retrouver, célébrer ou commémorer, sont autant d’activités symboliques qui rythment nos vies. En fait, nous passons notre temps à suivre des rites et à sacrifier à des pratiques cérémonielles sans même en avoir conscience. La poignée de main par exemple consistait à l’origine à montrer que ladite main ne tenait aucune arme (et de la secouer pour s’assurer qu’un poignard n’était pas caché dans la manche). Aujourd’hui, triste ironie de l’histoire, elle est proscrite précisément parce qu’une arme invisible y est peut-être cachée : le virus !

De façon bien plus dramatique, même l’ultime rite des funérailles est bousculé par le Covid-19…
L’interdiction faite d’assister aux derniers moments de ses proches, puis à leurs funérailles est monstrueux, moralement et psychiquement. Dans une société qui se déritualise comme la nôtre, c’est un des derniers grands passages obligés, sauf à mourir comme un animal.  Interdire la communion des adieux est attentatoire à notre condition humaine, faite entre autres de mémoire et de médiation. Et empêche les proches de faire dignement leur travail de deuil. Cela est très violent et relève de ce qu’on pourrait appeler une « défiguration symbolique ».

« On passe d’une logique d’archipel communautaire à une logique d’îlots individuels renforcée par la consécration du tout numérique. »

La peur du virus, c’est aussi la peur de l’autre. Cela met-il en danger notre savoir-vivre ensemble ?
Jean-Paul Sartre disait justement : « Il faut mettre des rituels entre les hommes, sinon, ils se massacrent. » Durant cette période de distanciation sociale forcée, ces rituels mis entre parenthèses ne peuvent plus assurer leur fonction de neutralisation des affects, de régulation des surcharges émotionnelles et de la violence qui peut en découler. Dans ces conditions, il est difficile de « faire société » car, sans la trame des rituels, on passe d’une logique d’archipel communautaire à une logique d’îlots individuels renforcée par la consécration du tout numérique.

Professeur en sciences de la communication, Pascal Lardellier est un spécialiste de la question des rites. ©D.R.

Si « l’autre » est suspect en ces temps d’épidémie, il peut aussi être bienveillant, comme l’atteste le retour en force de l’expression « prenez soin de vous » qui reprend désormais tout son sens.
En ce moment, prendre soin de soi, c’est effectivement aussi prendre soin de l’autre. Cette attention mutuelle se traduit bien dans le développement de certaines mesures de précaution : porter un masque par exemple, c’est se protéger soi-même, mais c’est surtout protéger l’autre d’une possible transmission de la maladie. Cette tendance altruiste est une des dimensions positives de la crise sanitaire.

« Le rituel relève d’un tel besoin charnel et symbolique que l’homme a une inventivité sans limite en la matière. »

Les gens profitent-ils de la crise pour se réinventer de nouvelles façons de vivre ensemble ?
Oui, de nouvelles solidarités naissent entre voisins et générations, de nouveaux réseaux de sociabilité apparaissent en ligne, de nouveaux rites émergent, comme ces concerts d’applaudissements aux fenêtres pour saluer le travail des soignants. De toute façon, le rituel relève d’un tel besoin charnel et symbolique que l’homme a une inventivité sans limite en la matière. Si la distanciation sociale doit durer, les gens trouveront d’autres manières de se saluer : par un Namasté à l’indienne par exemple, mains jointes sous le menton, sans se toucher, ou encore par un check du coude ou du pied… Je ne sais pas si ces nouvelles façons d’être en société vont perdurer après la crise, ou si le naturel va revenir au galop, mais une chose est sûre, les Français auraient du mal à vivre sans se faire la bise ni trinquer avec des amis !  


Dernier ouvrage de Pascal Lardellier :
Sur les traces du rite. L’institution rituelle de la société (ISTE, Londres, 2019)

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