Avec 7 % de l’emploi régional, la vigne demeure vitale en Bourgogne. Tel est le propos de Thiébault Huber et Marion Saüquère, respectivement président et directrice de la CAVB, l’un des organismes fondateurs de Vita Bourgogne. Ce « Pôle emploi du vin » fait déjà ses preuves. « 200 offres publiées et 100 embauches fermes ! Ça parle, non ? » Ben oui, ça parle. 

Le premier dirige le domaine Huber-Verdereau (Meursault) et préside la confédération vigneronne, la seconde a intégré la CAVB en 2007 avant d’être prendre la direction il y a trois ans. Thiébault Huber et Marion Saüquère, duo au service de sa corporation. © Bénédicte Manière

La Bourgogne viticole, disons-le une bonne fois pour toutes, c’est 4500 domaines, 400 maisons et 17 caves coopératives. Soit 2,8% du PIB et 7% de l’emploi régional pour 45 000 emplois non délocalisables, sans parler des vendanges. « Or aujourd’hui, un vigneron qui veut recruter n’a parfois pas d’autre solution que de débaucher chez un confrère. Œuvrons pour que ce ne soit pas la norme », nous glissait Louis-Fabrice Latour, le président du Bureau interprofessionnel des vins de Bourgogne (BIVB). Au printemps 2019, une enquête menée par la CAVB (Confédération des appellations et des vignerons de Bourgogne) sur la base de 500 domaines et la FNEB (Fédération des négociants éleveurs de Grande Bourgogne) auprès de 50 maisons, évoquait un besoin permanent de 700 postes : cavistes, tractoristes, agents de maintenance, travailleurs de la vigne… La plateforme Vita Bourgogne était lancée à la rentrée 2020. Invités par DBM et DijonBeaune.fr à en faire un premier bilan, Thiébault Huber et Marion Saüquere ont enfilé leurs plus belles doudounes sans manches (Beaune en est la capitale) façon bleu-blanc-rouge pour se livrer à une interview croisée depuis le domaine Huber-Verdereau à Meursault.

700 postes libres dans les métiers de la vigne et du vin, cela parait étonnant vu la réputation mondiale de la chose en Bourgogne. Avec quelle remise en question à la clé ?
Thiébault Hubert : Nous n’avons pas suffisamment montré la diversité des postes qu’offre notre filière. Vivre sur ses acquis et sa réputation n’est plus suffisant. 
Marion Saüquère : Le public a une vision vieillotte des métiers et l’impression d’une filière réservée aux spécialistes, qui peut sembler inaccessible. Il y a des formations pour tous niveaux, la modernité des outils a considérablement réduit la pénibilité, la convivialité et le bien-vivre au travail sont des valeurs fortes chez nous !

Sur ces 700, au bas mot 450 concernent le poste d’ouvrier viticole. Le travail de tâcheron est-il si décourageant que ça ? Tirer les bois, curer les baguettes, décrotter les souches : on est loin de la poésie d’une vinification de grand cru…
TH : Votre tableau sur ce poste est très réducteur ! Le tâcheron est le maillon essentiel de la réputation de nos vins. Être tâcheron, c’est aussi être à l’extérieur, au contact du vivant, de la nature. Il est le garant de la pérennité du vignoble.
MS : Certes, le métier de tâcheron est physique et demande du courage. Mais il a une réelle indépendance, et beaucoup d’autonomie. Cela demande aussi un vrai savoir-faire dont on peut être fier.

« Pôle emploi n’était pas non plus pertinent et efficace pour nos métiers. Toute l’efficacité de Vita Bourgogne est là, dans sa nature spécialisée. »

La plateforme a été lancée le 1er septembre. Savez-vous déjà si Vita Bourgogne vendange les premiers fruits de son action ?
TH : 200 offres publiées et 100 embauches fermes ! Ça parle, non ? 
MS : Nous enregistrons une moyenne de 11,6 candidats par offre d’emploi. Nous communiquons également beaucoup sur les cursus de formation proposés par les organismes partenaires, pour augmenter l’afflux de nouveaux élèves. La demande est toujours très forte sur les métiers de salariés viticole et tractoriste.

Faut-il aussi comprendre qu’un vigneron n’est pas DRH par nature ? Thiébault, avez-vous, vous-même, fait l’expérience de recrutement pénible au domaine ?
TH : Bien sûr, en tant que chef d’entreprise, nous devons aussi être DRH. C’est là l’évolution de notre métier de vigneron. J’ai effectivement recruté il y a quelques années, mais c’était un temps où le bouche-à-oreille fonctionnait car nous n’avions pas cette plateforme dédiée malheureusement. Pôle Emploi n’était pas non plus pertinent et efficace pour nos métiers. Toute l’efficacité de Vita Bourgogne est là, dans sa nature spécialisée.

Les organismes de formation sont indissociables de Vita Bourgogne. Comment avez-vous construit cette démarche partenariale ?
MS : Les partenariats sont la clé de voûte de Vita Bourgogne : les CFPPA à Beaune, Davayé (71) et Auxerre (89), la MFR et le CFA de Beaune, l’IFRIA de Bourgogne-Franche-Comté basé à Dijon… L’enjeu est de mettre en réseau les structures et centraliser l’information entre les acteurs de l’emploi, de la formation, les collectivités et la filière. Nous donnons de la visibilité à ces développements sur le site de Vita Bourgogne, ainsi qu’aux actions de nos partenaires.
TH : Former, c’est assurer un vivier d’emplois pour la filière. C’est naturellement notre priorité.

On a longtemps estimé que le vigneron se formait d’abord sur le terrain, les pieds dans la terre, au contact des anciens. Ce modèle est-il définitivement révolu ? 
MS : C’est toujours le cas ! La transmission de savoir-faire tient une place majeure dans l’apprentissage des métiers. D’ailleurs, il y a beaucoup de pratique « terrain » dans les cursus de formation. Être sur le terrain nous en apprend au quotidien, tout au long de notre vie.
TH : La formation de terrain est inévitable, mais aujourd’hui, appréhender les subtilités liées à la règlementation, au machinisme, c’est aussi essentiel. Cette théorie est difficilement compatible avec une pratique sur les exploitations.

« La transmission de savoir-faire tient une place majeure dans l’apprentissage des métiers. Il y a beaucoup de pratique « terrain » dans les cursus de formation. Être sur le terrain nous en apprend au quotidien, tout au long de notre vie. »

Il existe un sujet dans le sujet : la place des femmes et le traitement qui leur est réservé. Est-on vraiment sur la bonne pente de ce point de vue-là ? 
TH : La profession se féminise, c’est indéniable, et il est essentiel d’encourager autant les femmes que les hommes à se lancer dans nos métiers. 
MS : Vita Bourgogne travaille aussi sur ce sujet, auprès du grand public et des professionnels, pour casser les aprioris et favoriser la mixité. Cela se vérifie au travers de sa communication qui respecte – tout comme aujourd’hui avec cet entretien – la parité !

BIVB, CAVB, FNEB : Vita Bourgogne est aussi le signe d’une coordination efficace des familles…
TH : Ce sujet touche au cœur la filière, il concerne tous les types d’entreprises. On peut se réjouir d’une telle collaboration fédératrice.
MS : Vita Bourgogne a été créé à l’appel des professionnels, et chaque famille a reçu ce même constat, que ce soit des caves, des domaines ou des maisons : il était naturel que les efforts soient mutualisés pour faire émerger une solution forte. 

Œnologue de formation devenue directrice d’une confédération, jeune sommelier à Cannes revenu sur les vignes familiales. Vos trajectoires respectives sont aussi le signe que tous les chemins peuvent mener au vin et à sa représentation…
MS : Le « syndicalisme » nous anime tous les deux ! C’est un immense honneur que de représenter et de défendre les vignerons de Bourgogne. Une expérience très enrichissante sur les plans professionnel et humain.
TH : C’est la force incroyable de la Bourgogne, qui agit comme un aimant. Ce lien au terroir, aux traditions, à la puissance de nos AOC est unique et fascinant. Nous avons une chance incroyable de produire des vins sur ces terres et de représenter l’ensemble de nos 4500 producteurs. C’est une forte pression aussi…

Vita Bourgogne figure au premier rang de vos préoccupations. Quels autres grands sujets, liés ou pas à l’emploi, la confédération défend-t-elle en ce moment ?
TH : Travailler à la pérennité du vignoble, fluidifier les transmissions familiales, défendre en toute circonstance nos AOC… La communication, l’information et l’accompagnement sont nos guides de tous les jours. Voilà les missions principales qui animent les élus professionnels et les 13 collaborateurs de la CAVB.
MS : La CAVB répond aux préoccupations quotidiennes des vignerons de Bourgogne. L’enjeu est aussi d’anticiper les évolutions de notre métier à moyen et long termes, d’encourage la défense collective de notre filière et de notre terroir. Vita Bourgogne en est vraiment l’exemple le plus marquant.   

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