Dijon Beaune Mag
Oubliez les manuels poussiéreux. Agathe Gebrael, guide indépendante, nous raconte son Dijon : entre prostitution légale, ducs magouilleurs et lutte contre les idées reçues.

Dans les rues pavées de Dijon, entre deux façades et le palais des ducs de Bourgogne, on croise souvent une silhouette dynamique, classeur à la main. Agathe Gebrael, fondatrice de Castrum, n’est pas une guide conférencière comme les autres. Oubliez les récits poussiéreux et les dates récitées par cœur : avec elle, l’histoire médiévale devient une matière vivante.
De ses rêves d’enfant d’être la nouvelle Indiana Jones à ses recherches pointues en histoire, Agathe a fait de la transmission des histoires dans l’Histoire son champ de bataille. Entre deux anecdotes sur les « filouteries » ducales et un projet insolite de carnet de dégustation de kirs, elle a accordé à DBM un entretien sans filtre. Rencontre.
Agathe Gebrael : Mon rêve de petite fille, c’était de devenir Indiana Jones ! J’ai toujours eu une passion pour l’histoire. Au lycée, des profs passionnants m’ont poussée vers la géopolitique et l’histoire contemporaine, mais c’est à la fac de Dijon que tout a basculé vers le médiéval. Après un Master de recherche, j’ai compris que la vie de bureau ou au sein des archives n’était pas pour moi, même si j’ai pris beaucoup de plaisir à faire de la recherche. Et de rencontre en rencontre, j’ai réalisé qu’il existait une alternative : être « prof dehors ».
C’est une liberté incroyable : vous voyez des personnes différentes tous les jours et vous n’avez pas le canal rigide de l’Éducation nationale. Vous choisissez votre sujet, vous le creusez, et vous créez une visite pour des touristes qui veulent découvrir votre ville ou votre région aient réellement envie de vous écouter.
Il y a une grande part d’interprétation. Contrairement aux visites standardisées de certains offices de tourisme, je ne veux pas faire de l’universitaire pur. Mon créneau, c’est de prendre les idées reçues et de dire : « En fait, tout ce que vous pensez savoir n’existe pas ». Je veux emmener les gens dans mon univers, leur expliquer la réalité brute des ducs ou des chevaliers. C’est comme au théâtre, l’idée est de vulgariser sans trahir la science.
C’est totalement faux ! C’est une image façonnée au 19e siècle. Prenez la question du droit des femmes ou de l’hygiène : l’histoire n’est pas linéaire, on a parfois… souvent même, régressé par la suite. Par exemple, peu de gens savent que la prostitution était légale et institutionnalisée à Dijon. Il existait une maison officielle, encadrée par la mairie, située rue des Godrans (autrefois rue des Granchamps). C’était un établissement de 20 chambres avec cheminées, géré par une personne nommée par la ville. On pensait que c’était « moins pire » que de laisser cela dans l’ombre.
Oui, car beaucoup de bâtiments n’ont pas été préservés. On utilise alors des biais : l’archéologie, la lecture d’une petite pointe au-dessus d’une fenêtre, la compréhension du passage de l’eau dans la ville… Mon endroit préféré reste la Chapelle Sainte-Croix-de-Jérusalem à la Cité de la gastronomie. C’est une chapelle mortuaire avec quarante couches de tombes. On marche littéralement sur des siècles d’histoire. Ce genre de lieux chargés de symboles me fait vibrer.
C’est un sujet délicat. Pour une guide, je trouve l’endroit un peu « plat » car très commercial et contemporain. Mais je l’intègre parfois, notamment pour parler de l’hygiène historique liée à l’ancien hôpital ou des traditions viticoles via la Chapelle des Climats. Disons que ce n’est pas un monument que je mets en valeur autant que le Palais des Ducs, car il ne fait pas encore partie de mon histoire personnelle de Dijonnaise.
L’IA est un outil formidable pour la recherche ou la paléographie (ndlr, déchiffrer les manuscrits anciens). Mais pour une visite, elle ne remplacera jamais l’humain. Une tablette peut faire « waouh », mais elle ne transmettra pas la flamme, l’émotion, l’envie d’en savoir plus. Un guide s’adapte : il repère si une personne s’ennuie, il répond aux questions imprévues d’un enfant ou d’un érudit. En vacances, les gens cherchent de la déconnexion et de l’échange. Si c’est pour se retrouver encore une fois derrière un écran, quel est l’intérêt ?
C’est le meilleur métier du monde ! (rires) On subit les aléas météo, on dépend des flux touristiques et des crises comme le Covid… mais vivre de sa passion, ça n’a pas de prix. On ne fait pas une visite juste pour le fun, on la fait pour changer un peu le regard des gens sur le monde qui les entoure. C’est un métier de contact, de caractère et de transmission.
Absolument ! Avec mon compagnon, nous avons créé une sorte de « carnet des kirs ». On note les établissements dijonnais selon le barème SPQRAF : sucre, prix, quantité, récipient, acidité et fruit. On cherche la crème de cassis parfaite. Nous avons eu un coup de cœur pour l’établissement Nuage, place Bossuet. C’est le seul endroit où le patron garde ses crèmes au frais pour préserver les arômes. Quand on nous répond que le cassis est « has-been » ou acheté en grande surface ou en marque distributeur, on passe notre chemin !
Pour l’instant, c’est notre petit « trésor de guerre » confidentiel ! Mais on aimerait bien en faire quelque chose, peut-être une carte ou un guide en ligne décalé des bonnes adresses dijonnaises. En attendant, si vous voulez savoir où boire le meilleur kir sans vous faire servir un truc « has-been », il faudra venir me poser la question en fin de visite !