Clameur(s) 2019, rencontres et plaidoyers littéraires

Il est devenu l’un des piliers des rencontres littéraires de Dijon, dont la prochaine édition se tiendra du 14 au 16 juin dans les cours du palais des ducs et des États de Bourgogne sur le thème : « Mon œil ! Le roman de l’art ». Julien Le Gallo est le procureur impitoyable d’un procès amusant au cours duquel comparaîtront quatre auteurs de polars. Rencontre avec un grand amateur de littérature qui ne ménage pas ses effets de manche.

© Jean-Luc Petit

Par Patrice Bouillot
Pour DijonBeaune Mag 76

Réouverture du musée des Beaux-Arts oblige, le thème de l’édition 2019 de Clameur(s) sera… l’art. Qu’est-ce qui nourrit l’acte de création ? Quels liens entre le texte et l’art ? Quelle matière pour l’art ? Pourquoi l’art est-il un passeur d’émotions ? Les questions seront légion lors de ces rencontres littéraires de la ville de Dijon, septièmes du nom, organisées par les équipes de la bibliothèque municipale, prennent pour l’occasion leurs aises : elles déborderont la cour de Flore qui les accueille habituellement, pour investir la cour de Bar. Un quartier des arts métamorphosé en quartier des lettres… C’est là l’une des nouveautés de la version 2019 des Clameur(s), où la plaidoirie du samedi s’imposera plus que jamais comme un vrai temps fort.

Un procureur plus vrai que nature

Cette « plaidoirie » remporte un vif succès, qui incite les organisateurs à aller plus loin dans le concept du faux procès littéraire. Le rendez-vous du samedi après-midi, prévu sur une place du centre-ville, sera davantage « théâtralisé » et cette année, comme cela se passe lors d’une véritable audience au tribunal, des dessinateurs en croqueront les personnages. Tout cela n’est pas pour déplaire à Julien Le Gallo. Magistrat dans la vraie vie – il est le secrétaire général du parquet général de la cour d’appel de Metz –, il incarne avec panache le procureur des Clameur(s). Face à lui, quatre auteurs de polars qui seront, cette année : Samuel Delage pour Arcanes Médicis (Éditions de Borée, 2018), Julie Ewa pour Le Gamin des ordures (Albin Michel, 2018), Hervé Jourdain pour Tu tairas tous les secrets (Fleuve Éditions, 2018) et Elsa Roch pour Oublier nos promesses (Calmann Lévy, 2018). Chacun d’eux étant défendu par un avocat du barreau de Dijon. Des avocats qui auront fort à faire pour convaincre un procureur absolument intransigeant. « Je joue le rôle d’un procureur bigot, un ayatollah, enflammé à la manière du Grand Inquisiteur qui serait amené à juger une œuvre blasphématoire », explique Julien Le Gallo. Monsieur le procureur est un grand amateur de littérature classique. Ses derniers livres de chevet ? La Condition humaine de Malraux, Le Diable au corps de Radiguet, L’Ensorcelé de Barbey d’Aurevilly. « Je suis attaché non pas tant à l’histoire qu’au style. Je suis très sensible à la qualité d’écriture des textes », confie-t-il, en rappelant que c’est précisément cette sensibilité aux lettres qui avait amené le bâtonnier de Dijon, à l’époque, à le contacter pour tenir le rôle.

Julien Le Gallo : « Je joue le rôle d’un procureur bigot, un ayatollah, enflammé à la manière du Grand Inquisiteur qui serait amené à juger une œuvre blasphématoire. » © Frédéric Clausse

Un livre condamné à être tronçonné

La première fois qu’il a « plaidé » à Dijon, c’était en 2014. Les spectateurs avaient pu être quelque peu déstabilisés, se demandant à qui ils avaient affaire. Et puis ils ont vite compris que M. Le Gallo incarnait son rôle de façon presque caricaturale, allant jusqu’à demander des peines absurdes à l’encontre des prévenus. « Il m’arrive de requérir qu’on enferme un livre dans une cave humide, qu’on en colle les pages pour ne plus pouvoir les lire ou, dans le cas d’un polar racontant des meurtres commis avec une tronçonneuse, qu’on tronçonne l’ouvrage ! » Alors qu’à Metz il fait preuve de retenue, évitant d’accabler les justiciables qui comparaissent devant lui, Julien Le Gallo se transforme, pour Clameur(s), en un procureur déchaîné qui multiplie les effets de manche, vocifère et vitupère, simulant de noires colères et feignant d’être outré par chaque scène de violence ou de sexe. Un jeu bien sûr, pour un procès-pastiche dont la vocation est de faire (sou)rire. « On peut se permettre ici d’être baroque, de se livrer à une pratique de la justice dénuée de toute mesure – à condition bien sûr que les propos ne soient pas irrespectueux voire condamnables. C’est un espace de liberté, un défouloir, mais aussi finalement un lieu où l’on prend du recul, où l’on dédramatise le procès, où les échanges sont prétexte bien sûr à parler littérature et à croiser des gens formidables. »

Se faire plaisir

Julien Le Gallo apprécie ainsi de rencontrer les jeunes avocats dijonnais chargés de défendre les auteurs, et les écrivains eux-mêmes. « Une année, j’ai requis contre un auteur dont j’avais adoré le livre – et plus j’aime un livre, plus il m’est facile de faire semblant de me déchaîner contre lui ! Je m’étais délecté à livrer un réquisitoire furieux contre lui, mais il avait parfaitement compris que je m’amusais, que c’était finalement un hommage “à l’envers”.
Depuis, nous sommes devenus amis. » Cet exercice de rhétorique, figure de style qui n’aurait pas déplu à Queneau, Julien Le Gallo s’apprête à le renouveler cette année. « Quatre livres seront jugés, je suis en train de les lire. Je rassemblerai les idées qu’ils m’ont inspirées, et je viendrai devant le public dijonnais pour livrer mon réquisitoire, en grande robe, sans notes. » Ce sera sa cinquième intervention pour Clameur(s). « Je serai en terrain connu, je connais les codes désormais. L’important, c’est de se faire plaisir. » Un plaisir que partageront les spectateurs dijonnais, à n’en pas douter.


Clameur(s), du 14 au 16 juin à Dijon. clameurs.dijon.fr 

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