Coup de foudre entre Bourgogne et Champagne

© Champagne Mercier.

© Champagne Mercier.

Aux côtés des Climats du vignoble de Bourgogne, le gouvernement français a retenu le dossier de la Champagne comme candidat en vue de l’inscription au Patrimoine mondial de l’Unesco. Ce prestigieux voisin – l’appellation champagne se joue parfois à quelques mètres chez les viticulteurs du Châtillonnais produisant du crémant de Bourgogne – est lié à la Bourgogne par un épisode méconnu : celui du transport d’un énorme foudre contenant le champagne de la maison Mercier depuis Epernay jusqu’à Paris par des galvachers nivernais lors de l’Exposition universelle de 1889.

Du vin et du champagne ! Au pays de la loi Evin et de la mention obligatoire « à déguster avec modération », ce sont les dossiers des Climats du vignoble de Bourgogne et celui des Maisons, coteaux et caves de Champagne qui ont été officiellement présentés par notre ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, comme candidats de la France au titre du Patrimoine mondial de l’Unesco. Le French paradox a encore de beaux jours devant lui… C’est en tous cas l’occasion de mettre son nez dans les bulles pour rappeler l’histoire de ce vin effervescent et raconter une belle histoire où l’on trouve un entrepreneur hors du commun, des bœufs du Nivernais, la tour Eiffel et le plus grand tonneau jamais construit. Champagne !

Un peu d’histoire….

Dom Pérignon a-t-il oui ou non inventé le Champagne au cours de l’année 1714 ? Selon certains, oui, en ramenant de Limoux – là où est produite la fameuse blanquette – la méthode de la prise de mousse du vin dite « ancestrale » que l’on exploitait déjà là-bas depuis longtemps. Pour d’autres, c’est en Angleterre qu’il est né, car les bouteilles au verre plus épais permettaient de garder son effervescence prisonnière… On trouve en tout cas, raconte l’écrivain André Simon dans le livre de comptes de Woburn Abbey, résidence du duc de Bedford, une livraison dès mars 1664 « de vin de Champagne accompagné de 2 douzaines de bouteilles en verre et de bouchons. » Quoiqu’il en soit, en l’absence de fondateur identifié, on octroie à Dom Pérignon, moine bénédictin de l’abbaye de Saint-Pierre d’Hautvillers, l’origine de cette boisson française par excellence. Le site Ecce vino raconte que le « très populaire Petit Journal indique dans son édition du 14 juin 1914 : « Il y a exactement deux cents ans que Dom Pérignon découvrit l’art de faire mousser le vin de Champagne.»En 1936, la Maison Moët et Chandon, propriétaire de l’abbaye depuis le milieu du XIXe siècle, lançait sa cuvée spéciale, Dom Pérignon, dont le succès international allait asseoir le mythe, largement entretenu depuis par la marque. » Qu’il ait été inventé par les Anglais ou les Français importe finalement peu. La technicité du champagne, mélange de cépages finement choisis (et recommandés dans les bréviaires de Dom Pérignon) et son effervescence naturelle en bouteille – et non provoquée à partir d’un vin calme – en fait une boisson unique au monde, issue d’une zone viticole délimitée une fois pour toutes en 1927.

Aujourd’hui il se vend chaque année 250 millions de bouteilles dans le monde entier et cette boisson génère une économie de 14 milliards d’euros après avoir suscité une recherche en manipulation des vins qui n’a d’autre égal dans le monde. S’il agace un peu les producteurs de crémant du Châtillonnais qui pratiquent strictement les mêmes méthodes de vinification – certains ont même des vignes jouxtant des parcelles reconnues, elles, en champagne car situées dans le périmètre de l’appellation ! – le champagne est cependant lié à la Bourgogne par une belle histoire : celle du foudre Mercier qui fut l’un des clous de l’Exposition universelle de 1889.

Un des plus grands tonneaux du monde !

Eugène Mercier (1838-1904) était l’un de ces entrepreneurs hors pair, un self-made-man digne des pionniers de l’Ouest américain. Né dans un milieu modeste, élevé par sa seule mère, il ne fait pas partie des grandes familles de producteurs de champagne. Mais c’est un visionnaire, persuadé qu’il va réussir. A vingt ans, il fonde sa propre maison avec un credo : faire autrement. Le champagne, il le veut démocratique. Et pour le populariser, inventer des campagnes de promotion spectaculaires : le foudre en sera un. Eugène Mercier veut faire connaître son champagne au plus grand nombre ? Il ira donc là où tout le monde se presse. Et quels sont les grands rendez-vous populaires de la fin du XIXème siècle ? Les Expositions universelles. Mercier voit là l’occasion de monter un « coup » sensationnel. Il mettra 16 années à le concrétiser.

Son idée ? Faire construire le plus grand tonneau jamais construit. « C’était un homme qui savait créer ce qui n’existe pas », reconnaît, admiratif, son arrière-petit-fils Emmanuel Mercier, ambassadeur de la marque. Des arbres sont sélectionnés, abattus, trempés et vieillis en Hongrie avant d’être ramenés à Epernay, siège de la maison, où la construction débute sous la direction d’un tonnelier d’exception, M. Jolibois. Et à artisan d’exception, réalisation exceptionnelle : le foudre peut contenir 160 000 litres, soit 213 000 bouteilles de champagne, et pèse 20 tonnes ! Ce qui en fait un des plus grands tonneaux du monde. Inauguré en 1885, il est rempli en 1887 avec les vendanges de l’année…

Deuxième Prix à l’Exposition Universelle

Deux ans plus tard, le 17 avril 1889, une équipe d’ouvriers démolit en partie les murs de l’immense cellier où repose le foudre, afin qu’il puisse sortir. Quatre énormes roues, spécialement construites par les chemins de fer de l’Est, supportent ses vingt tonnes. Et pour assurer le transport d’Epernay à Paris, Eugène Mercier a fait appel aux meilleurs : les bœufs blancs du Morvan et leurs galvachers. Parmi eux, Jean Malcoiffe, né à Bussières dans la Nièvre. Un entrepreneur, du même tonneau que le Champenois. Lui aussi a refusé son destin tout tracé en quittant son Morvan natal pour tenter sa chance à Dizy, près d’Epernay, où il crée une entreprise de collecte des ordures ménagères charriées par des chevaux, transformées ensuite en compost, revendu aux vignerons ! Mais revenons au foudre…

Pour son périple vers Paris, il est attelé à 12 paires de bœufs. 18 chevaux suivent, pour leur prêter main forte dans la montée des côtes les plus rudes. Tout au long des 144 km de l’équipée du foudre, celui-ci fait l’événement dans le pays ! On raconte que les instituteurs donnaient un congé à leurs élèves, que des villages entiers venaient voir « le foudre Mercier »… il a fallu raser des maisons, consolider des ponts pour assurer son passage. Le géant arrive enfin porte de Pantin, où on détourne les véhicules pendant des heures afin de lui permettre de circuler. Le foudre gagnera la deuxième place de l’Exposition universelle de 1889, juste derrière un autre monument, très bourguignon celui-là : la tour signée du Dijonnais Gustave Eiffel. La Bourgogne et la Champagne n’en finissent pas de se courir après…

 

 

 

 

 

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