Dijon. Christine Martin, adjointe à la culture : « Pour que tout existe »

Des open airs électro aux Fêtes de la Vigne, du Golden Coast à l’Opéra, Dijon revendique une action culturelle où toutes les esthétiques ont leur place. Empruntant la formule du cofondateur du Consortium Xavier Douroux, l’adjointe à la culture Christine Martin défend une vision universelle et émancipatrice pour la métropole bourguignonne. Entretien.

Christine Martin, deuxième adjointe au maire de Dijon en charge de la culture, du rayonnement culturel et de valorisation du patrimoine historique
Christine Martin, deuxième adjointe au maire de Dijon en charge de la culture, du rayonnement culturel et de valorisation du patrimoine historique © Nicolas Salin (archives perso)

Dijon Beaune Mag : Cet été, Dijon « vibre pour toutes les musiques ». Quel sens donner à cette promesse ?

Christine Martin : Cela veut dire que la ville est accueillante, que les associations font des propositions dans tous les genres et dans tous les styles. On passe du jazz à l’électro, du lyrique au rap, avec des propositions partout dans l’espace public. Ce qui se passe à Dijon, c’est avant tout le soutien de la Ville au milieu culturel et associatif tout au long de l’année. Chacun peut y trouver son compte.

Dijon ne manquait pas de festivals. Golden Coast et son aura nationale étaient-ils la pièce manquante du puzzle ?

Le rap est la musique la plus streamée au monde, ce festival est le premier de cette ampleur en France et répond aussi à une attente particulière de la jeunesse. C’était un pari, pris par Nathalie Koenders, qui est aujourd’hui réussi. Certains pouvaient avoir des préjugés sur le rap ; les faits ont démontré que le public réuni dans le parc de la Combe à la Serpent était extrêmement respectueux. Golden Coast a trouvé sa place dans le paysage culturel dijonnais.

Êtes-vous, comme le cofondateur du Consortium Xavier Douroux, « pour que tout existe » ?

Complètement. Une politique culturelle ne doit pas imposer les goûts de ceux qui la dirigent. Elle doit permettre à chacun de trouver une proposition qui lui ressemble. Je refuse le mépris culturel et la condescendance. Dijon met tout en œuvre pour que les enfants, dès l’école, développent cette curiosité et puissent se former. Les musées sont gratuits, les bibliothèques sont gratuites, nous avons un conservatoire de plus de 1 800 élèves. L’idée n’est pas d’opposer les pratiques mais de les faire dialoguer. On peut très bien aller au Golden Coast et à l’opéra. Admirer les primitifs flamands et écouter du rap. Il n’y a pas de territoire interdit.

Mais l’ambiance budgétaire nationale est ce qu’elle est. La culture paie souvent les pots cassés. Avez-vous toujours le sentiment de mener votre action « tambour battant » ?

J’ai la chance d’être adjointe dans une ville où François Rebsamen puis Nathalie Koenders ont constamment réaffirmé leur engagement pour la culture, qui représente environ un quart du budget municipal. C’est un choix politique fort. La culture is considérée ici comme un outil de citoyenneté, d’éducation, d’émancipation et de cohésion sociale.

D’Echenon à Dijon, votre parcours évoque un goût de l’émancipation et de la liberté. « Culture de la ville » et « culture des champs » sont-elles (ré)conciliables ?

J’ai eu une enfance formidable à la campagne, baignée de lecture et de musique. Tout était terrain de jeu. Dans mon village, j’étais un peu « la bizarre » parce que je lisais beaucoup. Puis on découvre qu’il existe d’autres « bizarres » comme soi. Il y a de la culture partout, y compris dans les campagnes. Le rôle des pouvoirs publics est de permettre aux artistes, aux compagnies, aux salles de spectacles d’aller au-devant des publics. Je crois d’ailleurs que les publics ruraux sont souvent parmi les plus enthousiastes et les plus bienveillants lorsqu’une proposition culturelle arrive jusqu’à eux.

Dijon n’a pas toujours été une grande ville culturelle…

Un jour, j’écrirais peut-être un ouvrage intitulé Avoir vingt ans dans les années 80 à Dijon (sourires). Cela ne nous a pas empêchés de faire plein de choses dans tous les interstices, mais tout était underground, marginal. On allait souvent chercher ailleurs, comme à Besançon, ce qui nous manquait ici. Cette expérience m’a appris qu’une ville a besoin de ses marges autant que de ses institutions. J’aime la phrase de Godard : « Ce sont les marges qui tiennent les pages. »

Lalalib, le concert de rentrée de Dijon, est programmée cette année dans le centre-ville le vendredi 4 septembre 2026, de 18h à 1h
Lalalib, le concert de rentrée de Dijon, est programmée cette année dans le centre-ville le vendredi 4 septembre 2026, de 18h à 1h © Nicolas Salin (archives perso)

Ces « marges » ont fait bouger des choses…

Nous avons une vie associative extrêmement puissante. Le Maquis, les festivals indépendants, les collectifs… En 1995, si la municipalité de l’époque a accédé au fait d’ouvrir une salle de musiques actuelles telle que La Vapeur, elle l’a fait sous la pression associative. Il y a toujours eu une âme alternative et militante à Dijon. Dans un ouvrage sur les métropoles d’aujourd’hui, que nous avait confié François Rebsamen, il était dit qu’une grande métropole devait avoir des lieux alternatifs, sous-entendant des lieux comme Les Tanneries.

Votre passé musical de batteuse est connu. La cold wave parle souvent d’aliénation urbaine, de mélancolie voire d’un certain désenchantement. Vous reconnaissez-vous toujours dans cette esthétique ?

En fait, je viens avant tout du punk. Le punk, c’est : « fais-le ». Aujourd’hui, on dirait DIY. La première fois que je suis montée sur scène, je savais à peine jouer trois morceaux de batterie. Je ne savais pas lire la musique, je ne suis jamais passée par un conservatoire. Cela ne m’a pas empêchée de jouer pendant dix ans, d’enregistrer des albums, de tourner. L’esprit punk, c’est ne pas attendre qu’on vous donne l’autorisation. Quant à la cold wave, elle portait aussi un romantisme très fort. Il reste quelque chose de tout cela.

Nathalie Koenders a exprimé son souhait de créer une fête populaire à dimension européenne autour de l’histoire des Ducs de Bourgogne. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Cette idée me paraît passionnante parce qu’elle nous permet de revendiquer une histoire européenne. Les Ducs de Bourgogne étaient de grands mécènes. Ils faisaient venir ici les meilleurs artistes de leur temps. D’une certaine manière, ils soutenaient déjà l’art contemporain de leur époque. À Dijon, nous avons parfois tendance à oublier cette histoire alors qu’elle est au cœur de notre identité. Remettre les Ducs de Bourgogne au centre du récit, c’est aussi créer des ponts avec d’autres villes européennes.

À ce propos, Bourges sera en 2028 « Capitale européenne de la culture ». Cette perspective inspire-t-elle Dijon ?

C’est une très bonne news pour Bourges. Mais les villes qui candidatent investissent souvent massivement parce qu’elles ont besoin de nouvelles infrastructures. Aujourd’hui, Dijon dispose déjà d’équipements culturels importants : cinq musées, un opéra, un théâtre à l’italienne, une salle de musiques actuelles, bientôt un Centre de développement chorégraphique national, une nouvelle bibliothèque de centre-ville… Nous ne nous interdisons rien pour l’avenir, mais nous avons déjà beaucoup construit.

La culture est aujourd’hui présentée comme un outil d’attractivité incontournable. Dijon est-elle devenue plus désirable ?

Je crois que nous avons longtemps été trop discrets. Aujourd’hui, nous pouvons être fiers de ce que nous proposons. Le Consortium est un acteur majeur de la scène contemporaine internationale. L’Opéra de Dijon est reconnu bien au-delà de nos frontières. Les musées attirent de grands projets. Nous avons parfois souffert d’un manque de confiance collective. C’est moins vrai aujourd’hui.

« Le Consortium est un acteur majeur de la scène contemporaine internationale », selon Christine Martin. © Nicolas Salin – Archives personnelles

La Cité de la Gastronomie cherche toujours les bons ingrédients côté privé. Son pôle culturel public peut-il encore jouer sa partition ?

Le pôle culturel fonctionne très bien. Nous avons réhabilité un patrimoine remarquable avec le Centre d’interprétation de l’architecture et du patrimoine « Le 1204 », les espaces d’exposition et les lieux de médiation. Les derniers chiffres font état de près de 180 000 visiteurs annuels et nous en espérons encore plus avec la nouvelle expo temporaire « (R)évolutions dans l’assiette ». Ce qui m’importe, c’est que Dijon continue à faire vivre son label Unesco et à valoriser son patrimoine.

Quels sont les projets emblématiques à venir ?

La bibliothèque Colette dans l’ancienne église Saint-Étienne est un projet majeur. Nous aurons également la réouverture du Grand Théâtre en 2028 et l’arrivée du Dancing, le Centre de développement chorégraphique national au sein du quartier des Grésilles, où nous allons aussi reconstruire la médiathèque. Nous voulons continuer à faire de la culture un service public accessible et vivant.

La culture nourrit les imaginaires. Avec votre baguette magique de batteuse, qu’installeriez-vous absolument dans la métropole bourguignonne ?

Peut-être un lieu dédié à la photographie. Pas forcément un musée, mais un grand espace d’exposition, avec de beaux murs blancs, un bon éclairage et des conditions dignes pour valoriser le travail des photographes. Nous avons ici de très bons photographes qui mériteraient davantage de visibilité. Ma baguette magique resterait finalement assez raisonnable.