L’incroyable destin du cuisinier Jamait

Yves-Jamait-AmorFati © Clement Bonvalot-3

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Avant d’être le Jamait qui chante, il fut le Jamait qui cuisine. En compagnie de son ami et ancien patron Paulo, à la table de la Fringale, il évoque Amor Fati (l’« amour du devenir »), son 5ème album, le verre à la main. Retour sur la fable de sa vie, celle d’un ouvrier devenu vedette sur le tard, qui a toujours cru en sa destinée d’artiste. 

A Dijon, on a la moutarde, la chouette, le DFCO… et Yves Jamait, gloire et (légitime) fierté locale que chacun peut croiser aussi bien à la télévision qu’au troquet ou en musique d’attente téléphonique du moindre service municipal. S’y ajoute en ce moment, actualité discographique oblige, les affiches de sa trombine devenue familière – pour une fois sans couvre-chef – défiant narquoisement un crâne humain coiffé de l’éternelle casquette, qui prend ici des allures de Hamlet en marcel noir, sur fond de mur tapissé de réveils. A la fois fort et amusant, grave et dérisoire, le visuel de son dernier album, Amor Fati (le « o » étant remplacé par une tête de mort), interpelle. Et donne le ton d’un nouvel opus fort réussi, avec des chansons toujours aussi variées musicalement et « finement taillées dans la quotidienneté » (dixit L’Humanité), mais globalement plus engagées que les précédentes, plus réfléchies aussi. Le fruit de la cinquantaine peut-être ?

Souvenirs de cuistots

Rendez-vous est pris chez Paulo (1), de son vrai nom Jean-Paul Seurat, pour en parler. Accompagné par son inséparable compère, Didier Grebot (à la fois batteur, manager personnel, réalisateur de ses albums et ami de longue date), Yves Jamait est encore un peu sous le coup de son grand défi (gagné) de la veille, la première de Tout va bien, un spectacle où il chante Guidoni, depuis unanimement salué par le public et la presse.

Il est 14 h 30 à La Fringale, le service de midi vient de se terminer et le maître de maison en profite pour traîner à la table de deux jeunes tonneliers de ses clients et partager la bouteille de hautes-côtes de Nuits que ces derniers ont apportée. Il faut dire qu’ici, malgré la modestie des lieux, le Tout Dijon se bouscule. Hommes politiques de tous bords, patrons, collègues cuisiniers, artistes, journalistes… Il en passe du beau monde chez le Paulo. « Il y a quelques mois, j’y ai amené Linda Lemay après son concert dijonnais, en retour du super accueil qu’elle nous avait réservé à Montréal. On est arrivés après minuit et on est restés jusqu’à 5 heures du matin, je crois qu’elle a bien apprécié Paulo, sa cuisine autant que son show en salle », précise Yves Jamait, qui partage des souvenirs bien plus anciens avec le cuisinier. Du temps où le jeune Yves, entré en 1975, à l’âge de 14 ans, au collège d’enseignement technique du Castel, se destinait à l’apprentissage de la cuisine : « Pendant 3 ans, Paulo a été mon premier chef à La Concorde. Je lui dois beaucoup, il m’a appris la cuisine, l’importance du produit surtout, une certaine idée de la discipline aussi, malgré sa bonne humeur constante. J’ai aussi beaucoup pris de son talent inné du spectacle, son sens de la mise en scène, du rythme, de la chute… ».

L’amour du devenir

A l’image de son compère Hubert-Félix Thiéfaine, qui faisait référence à Nietzsche dans son dernier album Supplément de mensonge, Yves Jamait fait sien le concept d’Amor Fati  introduit par Marc Aurèle (lire encadré) et repris par Nietzsche à travers sa citation : « Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. » Nos auteurs deviendraient-ils philosophes avec l’âge ?

« Cette quête du sens de la vie, ces questions autour de l’existence et du destin ont toujours été présentes dans mes chansons, mais aujourd’hui, je me les pose un peu autrement, rétorque le chanteur dijonnais. Amor fati, ce n’est pas “l’amour du destin”, l’acceptation d’une certaine fatalité, bien au contraire. Je traduirais plutôt cela par “l’amour du devenir”, la capacité qu’a l’homme à se construire au quotidien dans le chaos que constitue la réalité. C’est une idée forte qui a su flatter mon ego d’athée. » Il faut dire que, si quelqu’un sait de ce dont il s’agit quand il parle de « construire sa destinée contre vents et marées », c’est bien lui.

« A 15 ans, comme Didier [Grebot] d’ailleurs, je pensais ne pas pouvoir échapper à ma condition ouvrière ; j’ai su plus tard qu’un autre monde était possible, même si j’ai eu longtemps un sentiment d’illégitimité en tant qu’artiste. J’étais un gamin un peu paumé, qui écoutait en boucle les disques de Maxime Leforestier et écrivait des chansons minables, réfugié au fond de sa chambre. Heureusement, j’ai eu la force de persévérer, de m’accrocher, de m’améliorer… ». De longues années de construction, pendant lesquelles il faut gagner sa vie au jour le jour, de petits boulots en intérim, en cuisine jusqu’à 29 ans, puis en tant qu’employé au laboratoire Fournier. A 37 ans, la création du trio De verre en vers lui met le pied à l’étrier et lui fait toucher du doigt le rêve si longtemps caressé de devenir un artiste à temps plein. Un objectif finalement atteint avec la quarantaine et la sortie de son premier album en 2001. En partie grâce au soutien de gens du métier, comme Jean-Louis Foulquier qui repère vite son talent et Patrick Sébastien qui va le produire. « Grâce aux retours positifs et à la reconnaissance du public avant tout », insiste Yves.

A cinquante ans passés, s’il a encore du mal à reconnaître son statut d’artiste à part entière (« C’est ma névrose à moi »), son « palmarès » parle pour lui : après 5 albums (dont 3 disques d’or), 12 ans de carrière, plus de 800 concerts et quelque 400 000 spectateurs, un récent duo avec Zaz et un spectacle autour des chansons de Jean Guidoni, le « poète des humbles » salué comme tel par L’Humanité, le « protégé » de Charles Aznavour a depuis longtemps prouvé sa légitimité d’artiste auteur-compositeur-interprète. Sa fidélité aussi, à ses amis comme à sa ville et à ses origines.

(1) Restaurant La Fringale, 53 rue Jeannin, 21000 Dijon. Tél. : 03.80.67.69.37

Quand la variété fait sens

CD Amor Fati

« Nous sommes nés du hasard sous un ciel accident / Nous n’avons pour devoir que devenir vivant », balance le magnifique Amor Fati qui ouvre ce cinquième album. Une belle ode à vivre « comme un homme », à la façon dont le chanteur russe Vyssotski (1938-1980) le criait, où Jamait nous enchante surtout de sa plume à la fois poétique et populaire. Ses chansons inspirées par le quotidien, ciselées sur des rythmes rock, musette ou latino, le prouvent. En douceur parfois comme dans Tout était calme ou Les parapluies perdus, mais aussi avec une énergie presque sauvage dans Ah la prudence, dont le texte lui a été écrit par Charlélie Couture. De sa voix cassée, c’est peut-être dans la chanson Prendre la route que Jamait offre finalement le texte le plus personnel : « Il faut savoir prendre la route et se dire chacun son chemin. » Des sonorités variées et surprenantes, qui donnent au mot « variété » toute sa noblesse littérale, pour un album réalisé comme à l’accoutumée par Didier Grebot, mais dont Yves Jamait cosigne pour la première fois les arrangements avec Samuel Garcia.

* CD 13 titres distribué par Wagram, 16,99 euros (édition limitée à 17,99 euros). Dédicace à la Fnac de Dijon le 27/11. Concerts au Zénith de Dijon le 12 février, au Casino de Paris les 14 et 15 février 2014. Plus d’infos sur www.jamait.fr 

 

 

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