Le musée des Beaux-Arts de Dijon participe à une vaste opération nationale qui entend faire découvrir les apports culturels et techniques de l’Islam au monde occidental. 13 pièces exceptionnelles permettront, du 20 novembre au 27 mars, de mesurer l’ampleur des échanges entre l’Europe et un monde islamique infiniment riche et diversifié.

Et si l’on sortait des clichés et, osera-t-on le dire, des caricatures quant à l’Islam, sa diversité et ses richesses culturelles, ses échanges, aussi, avec l’Europe ? C’est en tout cas le chemin que le musée des Beaux-Arts de Dijon et la réunion des musées nationaux inviteront à suivre dans la capitale ducale et dans 17 autres villes françaises qui participent à l’exposition nationale « Art de l’Islam, un passé pour un présent », du 20 novembre au 27 mars prochain. L’art et la culture pour aborder un sujet complexe, très sensible à une époque où le fondamentalisme islamiste ravage les corps et réduit aux acquêts un corpus culturel immense auquel l’occident doit beaucoup. L’occasion de se souvenir, par exemple, que l’on ne connaîtrait pas, ou si peu, la pensée d’Aristote, d’Hippocrate et de Galien si Avicenne, le génial médecin et philosophe musulman perse, ne s’était chargé de les retranscrire et les transmettre au XIe siècle.

Un fonds de 300 pièces

« Cette exposition-événement nous permet de montrer les échanges qui, constamment, étaient noués entre les grands foyers d’Islam et le monde européen. À travers la circulation d’objets, de techniques, de répertoires décoratifs, ces deux mondes se sont nourris mutuellement », détaille Catherine Tran-Bourdonneau, conservatrice chargée des collections extra-européennes au musée des Beaux-Arts de Dijon et commissaire dijonnaise de la manifestation. 

Le fonds du musée dijonnais est, en la matière, d’une richesse que peu soupçonnaient avant l’inventaire complet réalisé lors du chantier de rénovation de l’établissement : plus de 300 pièces le composent, dont certaines sont présentées pour l’occasion. Ainsi pourra-t-on admirer deux boîtes en ivoire dites « Toilette des duchesses de Bourgogne », merveilleusement ciselées et incrustées de cuivre doré. Ces boîtes provenant de la cour de Bourgogne étaient des objets de luxe, cadeaux diplomatiques ou échanges commerciaux fabriqués dans ce qui était alors l’Occident islamique, ces territoires d’Espagne, du sud de la France ou de Sicile sous domination musulmane, laquelle durera jusqu’à la fin du XVe siècle pour Al-Andalus.

Mahomet aussi

Une autre pièce exceptionnelle, prêtée par le Musée du Louvre, aborde la stylisation calligraphique de l’écriture : une lampe, produite en Syrie ou en Palestine au XIe siècle, provenant du Dôme du Rocher à Jerusalem, troisième lieu saint de l’Islam. La finesse de l’ouvrage, la délicatesse du ciselé impressionnent. Le dense entrelacs de formes géométriques fait office d’écrin au message religieux calligraphié, « il n’y a de Dieu que Dieu ».

L’expo n’élude pas la question épineuse de la représentation humaine dans l’art islamique. Contrairement à des croyances bien ancrées, les représentations figurées d’être vivants, y compris d’humains, y compris du prophète Mahomet, existent dans l’art de l’Islam, même si elles sont largement occultées par la stylisation dominante, et font l’objet de querelles théologiques réelles. Citons par exemple les fresques des bains de Qusair Amra (Yémen) qui représentent plusieurs personnages, dont une femme nue. Parmi les treize pièces présentées au musée des Beaux-Arts, une déroutante peinture sur verre iranienne du XIXe siècle : portrait de jeune femme à la rose. L’œuvre, réalisée sous la dynastie Kadjar, témoigne d’une modernité surprenante. Elle est vraisemblablement inspirée de la photographie européenne. La proposition dans son ensemble sort bel et bien de nos clichés d’aujourd’hui.  

Une expo et un lieu d’échange
L’exposition « Art de l’Islam, un passé pour un présent » se veut unique dans son approche. D’abord en limitant à treize le nombre d’œuvres présentées, pour permettre de mettre chacune d’elles en valeur. Ensuite quant à la conception même de l’espace, qui abritera une forme de petite agora, où les visiteurs pourront s’asseoir et échanger, voire assister à de petites conférences, des concerts, en lien avec le festival Les nuits d’Orient (du 19 novembre au 5 décembre 2021). Une attention particulière sera portée en direction des lycées, dont plusieurs enseignants se chargeront d’assurer une médiation autour de l’expo. « La culture permet de s’écarter des visions binaires qui ne font que renforcer des oppositions et, de fait, servent les visions les plus radicales », espère Catherine Tran-Bourdonneau.

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