Le virus a touché intimement l’enseigne de prêt-à-porter masculin basée près de Dijon. Son patron Patrick Oudet livre ses inquiétudes et en profite pour tailler un costume à qui de droit. S’il s’efforce de rester positif, l’homme de Bayard n’est pas tout à fait le « bon chevalier sans peur et sans reproche » en ce moment.

En 2000, Patrick Oudet a racheté Bayard, la marque a l’esprit chevaleresque, pour installer son siège à Quetigny. © Jean-Luc Petit

Origine, poids et taille de votre entreprise. 
Conception et distribution de vêtements masculins, basée à Quetigny. 20 millions de chiffre d’affaires pour 150 salariés à travers 30 succursales en France.

Votre entreprise est-elle fiévreuse, juste confinée ou dans un état préoccupant ?
Toutes nos succursales sont fermées et 140 salariés sont en arrêt total depuis le samedi 14 mars au soir, 10 sont en télétravail pour assumer les affaires courantes : social, finances, démarches administratives… ainsi que la préparation à la réouverture (actions commerciales). Aucune rentrée de cash n’est à signaler depuis le 14 mars. Le calcul est vite fait du « trou » de trésorerie prévisible à fin avril. C’est donc, a minima, d’état préoccupant dont il faut parler.

Que vous inspire la situation ? Imaginez-vous des séquelles au-delà de la rémission ?
La situation de notre secteur d’activité et par conséquent de notre entreprise est particulièrement grave. Qui plus est en attendant les possibles aides d’État, il faut au quotidien assurer les salaires de mars, les charges dans les tuyaux, les approvisionnements en cours et le problème des loyers (qui constitue notre deuxième poste de charges). Les séquelles seront liées, d’une part à la date de sortie de confinement, de l’autre à l’attitude du consommateur. Retrouverons-nous une activité normale ? Les clients sevrés de shopping vont-ils se jeter dans les magasins ? Ou bien auront-ils pris d’autres habitudes ou résolutions ? Et les soldes, c’est fin juin.

« Notre directeur général ayant perdu son beau-frère et son beau-père dès les premiers jours du confinement, nous étions sensibilisés bien avant cette prise de décision par le gouvernement. »

Quand avez-vous vraiment pris conscience de l’ampleur de cette catastrophe sanitaire ?
Notre directeur général ayant perdu son beau-frère et son beau-père dès les premiers jours du confinement, nous étions sensibilisés bien avant cette prise de décision par le gouvernement.

Quelles furent vos premières mesures prises face au mal?
Pour ces raisons, notre séminaire d’été, prévu les 11 et 12 mars a été annulé dès la fin février et des mesures « barrières-sanitaires-maison » ont été décidées dès cette date. Plus de bises ni de poignées de mains, entre autres. Ces mesures ont été progressivement renforcées.

La réclame de 1980 avec Serge Gainsbourg a rendu Bayard populaire. On se demande d’ailleurs ce que Gainsbarre aurait dit de tout ça… ©D.R.

Avez-vous le sentiment que l’on soucie de votre santé, que les dispositifs mis en place sont à la hauteur du défi ?
Les chiffres et faits d’actualité, impitoyables, parlent d’eux-mêmes. Toute la gestion de cette crise révèle « l’amateurisme » voire l’inconséquence de nos dirigeants. État de notre dispositif de santé, masques, gants, gel…tout cela est tristement édifiant. Le 11 mars, de retour d’un séjour qui m’a conduit en Thaïlande, à Singapour, en Australie et en Nouvelle-Zélande, j’ai pu observer comment ces différents pays géraient cette crise sanitaire. Quelle leçon d’humilité.

Quelles sont les initiatives les plus originales qui vous ont fait tenir face à la pandémie?
En ce qui nous concerne, on ne peut pas parler d’originalité mais de pragmatisme ou de réalisme. En ayant la conviction très tôt que l’on entrait dans quelque chose de très sérieux, contrairement à ce que laissaient entendre nos dirigeants et autres « savants médiatiques », nous nous sommes placés dans une démarche volontairement dynamique pour affronter cette crise. 

« Retenons la démonstration de cette formidable capacité de mobilisation et de solidarité. »

À l’inverse, qu’est-ce qui vous traumatise le plus ?
Le traumatisme éprouvé par tous concerne en premier lieu toutes ces victimes. Pauvres gens. Tristesse et colère. Mais la suite sera probablement encore très douloureuse, car elle aura des effets durables. Combien d’autres cadavres, dépôts de bilan, faillites, licenciements ? Et quelles conséquences pour chacun d’entre nous ?

Pensez-vous que la notion de proximité et de territoire sortira gagnante de cette pathologie mondiale ?
Il faut l’espérer ! Que 80-90% de nos approvisionnements de masques viennent de la seule Chine est une hérésie. Quant aux situations gagnantes, elles ne peuvent espérer l’être que si elles sont pérennes, donc fondées sur des bases solides. La proximité est souhaitable en particulier dans les domaines stratégiques, santé, sécurité. Encore faut-il être conscient que cela aura un coût. Sommes-nous prêts ? Déjà lourdement endettés avant, qu’en sera-t-il demain ? Pouvons-nous de ce fait rajouter de nouvelles « grosses dépenses », sans les compenser ? 

À titre personnel, que retirez vous de cette situation hors normes ?
Tout ceci n’est, hélas, que l’illustration de ce que je pensais hier quant au paradoxe de l’être humain capable du pire comme du meilleur. Retenons en l’instant le meilleur avec la démonstration de cette formidable capacité de mobilisation et de solidarité.

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