« Pictogrammes mortifères » : 26 grands domaines bourguignons écrivent à la ministre de la Santé

Via une tribune du Figaro, ces puissants ambassadeurs bourguignons (Maison Boisset, domaines de la Romanée-Conti, Armand Rousseau, Faiveley, Roulot…) font partie des 64 signataires à interpeller Agnès Buzyn : avec l’apposition de « pictogrammes mortifères » pour les mineurs et les femmes enceintes sur les bouteilles, c’est « l’âme de la France » qui trinque.

Par Alexis Cappellaro

Février 2018. Pavé dans le marc : « L’industrie du vin laisse croire aujourd’hui que le vin est différent des autres alcools. En termes de santé publique, c’est exactement la même chose de boire du vin, de la bière, de la vodka, du whisky, il y a zéro différence ! » Invitée de l’émission-débat Alcool, un tabou français ? sur France 2, Agnès Buzyn assume sa position tranchée. Pourquoi pas. Elle est dans son rôle, après tout. Mais cette lecture, grossièrement amputée de toute nuance culturelle, irrite la filière et tous les défenseurs d’un art de vivre qui, convenons-en, mériterait un peu plus de finesse.
Et quand la ministre de la Santé repasse à l’offensive avec une proposition d’agrandissement du pictogramme « interdit aux femmes enceintes » (obligatoire en France depuis 2007) et laisse entendre qu’un message serait aussi adressé aux mineurs, c’est la goute de pinot qui fait déborder le verre. Y compris pour les parlementaires de la majorité. Eric Hacquemand, journaliste à Paris Match, rapporte le savoureux commentaire de  François Patriat, le président du groupe LREM au Sénat : « À Singapour, personne ne connaît Agnès Buzyn, mais tout le monde connaît Volnay ou Romanée-Conti ! »

Hygiénisme

Cet hygiénisme agace d’autant plus la filière qu’elle pensait avoir trouvé le soutien et l’écoute d’Emmanuel Macron. Le président assume volontiers son inclination vineuse, entre sincérité (il est un connaisseur, c’est notoire) et subtils éléments de communication. « En blanc, ma préférence va généralement au bourgogne. Et en rouge je suis plus amateur de bordeaux », expliquait-il à nos confrères de Terre de Vins. Aussi ne manque-t-il jamais une occasion de placer en public qu’il « en boit midi et soir ».
Pour aborder la question de l’alcoolisme, au demeurant très sérieuse, et absorber ses problématiques périphériques, la solution n’est pas « la stigmatisation mais bien l’éducation et la formation » comme veulent le faire entendre 26 grands domaines bourguignons (et beaucoup d’autres, bien sûr). Ces puissants ambassadeurs sont montés au créneau dans une tribune publiée dans Le Figaro (lire ci-dessous). Dijon-Beaune Mag la relaie et se permet une suggestion frivole : et si cette affaire se réglait tranquillement, entre la poire et le fromage, avec nos plus fidèles conseillers, messieurs Pinot et Chardonnay ? Santé !


 LA TRIBUNE 

« Nous sommes les gardiens d’un patrimoine exceptionnel : celui de la viticulture française, qui est regardée comme un modèle par toutes les viticultures du monde. Dépositaires de cet héritage et conscients des devoirs qu’il implique, notre travail consiste chaque jour à pousser au plus haut niveau l’excellence de nos vins.

Chaque jour, en exportant notre production, nous partageons avec le monde, novices ou amateurs éclairés, un peu de l’âme de la France. Chaque jour, nos caves, nos domaines et châteaux, nos paysages viticoles accueillent des milliers de touristes venus pour découvrir cette France, berceau de l’art de vivre que le monde entier nous envie et où le vin tient une place première. Chaque jour, nous nous engageons à dynamiser l’économie de nos territoires grâce aux emplois que nous créons, aux savoirs que nous transmettons, aux traditions que nous maintenons.

Signalétique lugubre et mortifère

Comment pouvez-vous nous demander, Madame la Ministre, de sacrifier tout ce travail et cette réputation en imposant sur nos étiquettes une image de peur, conçue pour faire peur ? Ce que vous laissez faire, c’est la transformation d’un produit d’excellence distribué dans le monde entier en un bien délictueux à travers l’apposition de pictogrammes mortifères sur les femmes enceintes et les mineurs. Allons-nous devoir, Madame la Ministre, expédier en France et dans le monde entier nos vins, qui font rêver la terre entière, habillés d’étiquettes à la signalétique lugubre et mortifère pour l’image de notre production ?

Nous savons d’expérience, Madame la Ministre, que ce n’est pas avec des pictogrammes répressifs sur les étiquettes de nos vins que vous résoudrez le problème sérieux de santé que pose la consommation d’alcool de certains mineurs et femmes enceintes. Nous devons nous engager dans l’éducation et la formation et non pas stigmatiser les publics fragiles. À moins que le but que vise à terme le gouvernement soit d’obtenir la suppression de toute consommation d’alcool en France ? La filière viticole a offert une contribution inédite à l’effort de lutte contre les consommations excessives et à risques en apportant son concours à la prévention et à la responsabilisation dans la consommation. Nous y avons tous participé et en sommes fiers.

Avons-nous trahi la confiance du gouvernement ? Vous nous trouverez toujours à vos côtés pour défendre les principes de la modération, mais il nous est impossible d’accepter d’apposer sur nos vins des mentions qui nient la culture et l’histoire dont ils sont issus et qui nous associent à des substances interdites. Nous espérons que vous saurez revenir à la raison… »


* Les signataires (en gras, les Bourguignons) : Champagne Agrapart & Fils – Champagne Billecart-Salmon – Champagne Philiponnat – Champagne Pol Roger – Château Angélus – Château Ausone – Château Barbeyrolles – Château Branaire-Ducru – Château Cantelys – Château Cheval Blanc – Château de Fargues – Château Haut-Bailly – Château Haut-Batailley – Château Léoville Barton – Château de la Tour – Château La Tour de l’Evêque – Château Le Thil – Château Lynch-Bage – Château de Meursault – Château Ormes de Pez – Château Pavillon Beauregard – Château Pichon Longueville Comtesse de Lalande – Château de Puligny-Montrachet – Château Smith Haut Lafitte – Château Yquem – Domaine Alain Graillot – Domaine Armand Rousseau Domaine Bonneau du MartrayDomaine Bruno ClairDomaine du Cellier aux Moines – Domaine de la Charmoise – Domaine Clarence Dillon – Domaine du Clos des Fées – Domaine des Comtes LafonDomaine Comte SénardDomaine DujacDomaine Faiveley – Domaine Huet – Domaine Leflaive – Domaine de L’Ostal – Domaine Marcel Deiss – Domaine Marquis d’AngervilleDomaine Meo-Camuzet Domaine de Montille – Domaines Ott – Domaine du Pélican – Domaine des PerdrixDomaine Pierre Labet Domaine de la Romanée-Conti Domaine Roulot – Domaine des Sénéchaux – Domaine Thibault Liger-Belair – Domaine de Trévallon – Domaine de la Vougeraie – Domaine Zind-Humbrecht – Héritiers du Comte Lafon – Louis Roederer – Maison Boisset – Maison Chapoutier – Maison Joseph DrouhinMaison Louis Jadot Maison Louis Latour – Maison F.E. Trimbach-Petrus

One thought on “« Pictogrammes mortifères » : 26 grands domaines bourguignons écrivent à la ministre de la Santé

  1. Colcombet
    14/07/2018 at 06:33

    De tout coeur avec vous vignerons! Bravo! Il faut apprendre à déguster et à apprécier…et non interdire et mortifier…éduquer partager transmettre…comme pour le vivre ensemble le respect de l’autre et le respect de la nature…accompagner et non réprimander.
    A notre santé à tous! Merci de vous affirmer vignerons de France!

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