Les 12 et 13 juin 2021, si tout va bien, le Vyv Festival revient au parc de la Combe à la Serpent à Dijon. Pierre Clément et Christian Allex, les directeur et programmateur de l’événement, veulent surfer sur le succès de la première édition en 2019 et les lendemains qui chantent. Entretien.

Pierre Clément et Christian Allex, directeur général et programmateur du VYV Festival à Dijon, de retour les 12 et 13 juin 2021. © Christophe Remondière

D’abord, comment ça va ? Pour les deux pros du spectacle que vous êtes, cette période est-elle vraiment à désespérer ?
Pierre Clément : Non, sinon on ne serait pas là, on ne lancerait pas un festival et ne croirait même pas aux 12 et 13 juin. Le moindre de nos engagements par rapport au public, c’est de leur offrir un peu de rêve et d’arriver à le concrétiser.

La bamboche revient, sur le papier en tout cas. Jamais nous n’avons eu autant besoin d’un festival…
Christian Allex : C’est quand ta nana t’a quitté qu’elle te manque (sourires). Le plus intéressant dans les festivals, et VYV en particulier, c’est les micro-sociétés que l’on peut créer. Comme un échappatoire à la seule et unique société, avec une marche à suivre, qui peut être assez angoissante. Notre métier, c’est de proposer d’autres codes, un autre regard sur la communauté.
PC : Surtout que VYV associe deux choses : le côté très festif que l’on connait, avec une expérience à vivre dans un espace naturel fabuleux ; la promotion d’un engagement social, en invitant celles et ceux qui, tous les jours, innovent sur ce terrain.

Cette programmation annexe (friche aux idées, agora, échanges et débats) et son thème de « l’inventivité sociale » prennent un sens nouveau…
PC : La crise sanitaire apporte un autre éclairage, mais l’idée n’est pas d’être anxiogène. Il faut apporter des solutions. On se penchera nécessairement sur ce contexte qui, en l’espace d’un an, a mis sur le devant de la scène des thèmes forts : la paupérisation du monde étudiant, qui a recours à l’aide alimentaire et se retrouve parfois sans toit, la violence faite aux femmes criante au moment du premier confinement, la fracture numérique, l’accès au soin et à l’éducation… Tout ça nous a sauté à la figure. Il y a un vrai travail de sensibilisation à poursuivre. Il ne s’agit pas de « plomber » le festivalier mais bien de travailler notre proposition de façon attractive, d’aller le chercher par la manche avec une bonne nourriture intellectuelle et sociale, quelque chose d’intéressant.

Juin, c’est déjà demain. Un organisateur vit-il avec l’angoisse d’une annulation au fond de soi ?
CA : On est patients et nécessairement dépendants du contexte. Mais cela n’empêche pas d’être actif, de proposer un imaginaire, de se voir au mois de juin dans l’herbe devant des concerts, réunis avec ou sans masque, personne ne peut le savoir. Un festival est là pour amener du rêve. Ce contexte nouveau me fait un peu penser aux premiers gros rassemblements du genre, dans les années 60-70 : l’ingénierie manquait et les gens disaient « attend, ton concert il aura jamais lieu, untel va jamais venir »… Ça remet les choses à leur place, on redevient un peu les bâtisseurs des origines.

PC : Certes, à ce stade, on travaille sur un fantasme. Mais on travaille tous les jours dessus pour que la bascule se fasse, pour passer du fantasme à la réalité. Le VYV Festival, c’est un an de préparation, en équipe. Si on part dans ce contexte d’incertitude , sans gnaque, ce n’est pas la peine. À tous, je dis croyons-y ! 

« Nous ne sommes pas des saltimbanques irresponsables et l’État a tout à espérer de gens qui savent organiser un rassemblement plutôt que de fêtes dites sauvages »

Tous les scénarios de distanciation et tutti quanti sont possibles, même le jour J…
CA : Mais pour ça, on est très bons par nature. N’oublions pas que les pros du spectacles sont justement des professionnels. On a beaucoup appris des contextes météo, des plans vigipirates ou terroristes. On a montré qu’on savait faire les choses bien.
PC : Nous ne sommes pas des saltimbanques irresponsables et l’État a tout à espérer de gens qui savent organiser un rassemblement plutôt que de fêtes dites sauvages. Ce cadrage est plutôt de nature à rassurer, je trouve, à l’inverse des rassemblements plus spontanés. 

« L’éclectisme » est le grand mot des festivals et concerts. Vous aimeriez un peu rajeunir le festival, notamment avec des -18 ans. Ça passe par quoi ?
CA : Les quelque 20 000 visiteurs en 2019 étaient d’une typologie très  familiale et dijonnaise, excitée par la perspective de découvrir le parc de la Combe à la Serpent dans une autre configuration. C’est toujours un équilibre délicat : il ne faut pas qu’une majorité empêche l’autre, donc réfléchir à une programmation pas trop large car cela n’aurait aucun intérêt, mais assez permissive et mixte pour que certains festivaliers osent. De ce point de vue, les jeunes ont une capacité d’entrainement qui font qu’un quadra pourra se libérer et avoir un comportement tout à fait « anormal », un lâcher-prise souvent très intéressant (sourires). Il faut que le public se fasse « avoir » par l’ambiance ! C’est flagrant lors des concerts où les parents laissent leurs enfants devant le Zenith ou La Vapeur, mais en festival se laissent volontiers entraîner.
PC : Ce qu’il faut dire aussi, c’est que notre équipe a l’avantage et l’inconvénient d’être bicéphale : Dijon/Bourgogne et Paris. C’est important. Au départ, on a souvent été perçus comme des Parisiens qui envahissent la Bourgogne. Ce qui était un mauvais procès, car nous avons une identité dijonnaise dans l’équipe, et pas seulement Christian. VYV a un ancrage territorial fort, avec une force de frappe nationale auprès des têtes de réseaux et une approche sociale universelle.

Rien ne nous fait plus plaisir que de voir vos beaux sourires 😁 📸 Brice Robert

Publiée par VYV Festival sur Lundi 28 décembre 2020

Au fait, un festival vit-il de sa billetterie ?
CA : Non. Avant le Covid, c’était déjà compliqué. C’est un véritable exercice de style de monter un festival de cette nature, d’emmener une « ville » de 10 à 20 000 personnes chaque jours sur un site pas vraiment fait pour ça au départ.

La mobilisation des partenaires doit être acrobatique.…
PC :
En fait, c’est exactement la même chose pour le public : on s’attend soit à tout, soit à rien. Pour certains partenaires, on espérait quelque fois rien, on a finalement eu tout. Et inversement. C’est très irrationnel comme comportement. Certains ont senti que c’était le moment de s’engager, d’afficher plus que jamais des valeurs sociales et solidaires fortes. D’autres ont des visions plus contraintes, ce que je respecte. Mais beaucoup moins qu’on ne le pensait, au final. Ce qui ne veut pas dire que nous avons pléthore de partenaires, VYV Festival est jeune. En réalité, le problème est moins lié au contexte qu’à la jeunesse de cet événement. Il n’a pas pu faire ses preuves en 2020. Cette année, il faut recréer une dynamique initiée il y a déjà un certain temps… En tout cas, les collectivités (Métropole, Département, Région) nous apportent un soutien constant voire renforcé, ce qui est toujours appréciable. 

La programmation a été reconduite, voire renforcée par rapport aux promesses de 2020. Pour vous, c’était « on prend les mêmes et on recommence » ?
CA :
Ce n’est pas aussi simple, mais il y avait une obligation morale, via le contrat de confiance avec les festivaliers et les artistes qui ont perdu leur « promesse d’emploi » en 2020. C’était à eux de se réorganiser, en concertation avec d’autre festivals. De notre côté, nos ajouts sont essentiellement féminins, c’est notable : Crystal Murray, Pomme, Yseult, la DJ Haai… On y est très attentifs. Depuis les années 90, le renouveau de la pop et de la musique urbaine se fait beaucoup par la voix féminine. Les mecs sont quelques fois coincés dans leur égo, ils ont tendance à tourner en rond dans leur créativité et les femmes prennent le relai.
PC : Il y avait un niveau d’attente suscité par 2020, on ne pouvait pas jouer à l’ardoise magique. Si on peut répondre à cette promesse et en profiter pour l’enrichir, ce que nous avons fait à mon sens, c’est très bien.

Dans quel état d’esprit sont les artistes ?
CA :
Psychologiquement, c’est sûr, ils sont à la cave… Ceux ayant préparé des albums étaient dans la frustration de ne pas pouvoir le faire vivre sur scène. Les concerts à la maison en streaming, ça va bien cinq minutes.

Ah, les Zoom ont donc leur limite…
CA :
La digitalisation doit rester une proposition alternative. Conserver le lien est une bonne chose : dans nos visioconférences, on arrive à échanger, à faire passer des sentiments. Mais les représentations pour « faire humain », à mettre des écrans dans des stades ou des sourires sur des masques, je ne comprends pas. La fausse bonne humeur, c’est nul. J’ai l’impression que la société du spectacle s’y met de plus en plus. Assumons notre tristesse du moment ! Ce qui n’empêche pas de vivre les petits bonheurs là où ils se trouvent et d’entrevoir la sortie. Ce qu’on fait avec Vyv Festival.
PC : J’ai suivi il y a peu le festival électro Junction 2 Connections, avec des scènes à Detroit, Berlin, Londres. T’es content, tu vois ça sur ton écran à la maison. Bon… et après ?

Au final, Dijon commence-t-il à devenir une terre de festival ?
PC : L’avantage d’être ici, et c’est pour cela qu’on veut concrétiser à tout prix cette édition 2021, c’est qu’il nous reste encore beaucoup de choses à faire. On sent une très grand marge de progression, notamment avec les petites villes alentours comme Chalon, Besançon, Dole, Chalon, Auxerre, Avallon… Et l’engouement du public ne trompe pas. Les Dijonnais et les Bourguignons ont enfin leur festival. 
CA : Un festival vraiment installé, qui a bien travaillé ses particularités et son implantation, les gens viennent de partout. Mais pour ça, il faudra nous laisser cinq à six ans. 
PC : Et si d’aventure un Breton choisissait de venir à Dijon spécialement pour le VYV Festival, on en serait honoré. Cela voudrait dire qu’un élément de la programmation déclenche sa venue. Quand Christian attire Dropkick Murphys en 2019, nous sommes l’une de leurs deux seules dates en France avec le Hellfest. Cette année avec Beck, c’est le même cas de figure. On est quasi dans une situation d’exclusivité.
CA : Le Dijonnais est par nature méfiant. Mais il est plus festif qu’on ne le pense. Les cinq années où j’ai organisé le concert de rentrée, je me suis bien éclaté. Une bonne grosse fête, sans autre but que de décompresser avant la rentrée. Sur le VYV Festival, si on nous laisse un peu de temps, le Dijonnais adoptera ce rendez-vous. Et quand il l’adopte, cela devient son étendard, son club de foot. On espère que ce sera sa fierté régionale et qu’il en devienne un prescripteur naturel !

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