En protestant devant leurs boutiques en octobre dernier, les commerçants et artisans de la rue d’Auxonne, à Dijon, ont signé l’acte de renaissance de l’Union commerciale Wilson, présidée par Sandra Buzenet. Ici, à l’écart de l’hypercentre, l’esprit village ne se rend pas.

« Ann Mode a été créée par ma maman, en 1983. J’ai été apprentie à ses cotés, me voilà gérante depuis dix ans. » Quand il faut dérouler la pelotte d’une vie, Sandra Buzenet a l’œil bleu et frisant. La rue d’Auxonne et son quartier, au sud-est de la ville, ont toujours fait partie d’elle. Si bien qu’il y a un an, elle a décidé de relancer l’Union commerciale Wilson, du nom de la place toute proche. « La structure était en sommeil, ses commerçants avaient envie de relancer une dynamique. Pour preuve, au sortir de la première année d’existence – et quelle année ! – nous sommes déjà 36 adhérents. » 

La plus longue rue de Dijon (environ 3 km !) a un temps souffert de son isolement avec l’hypercentre. D’aucuns jugent que sa réputation estudiantine, parfois sensible, et son bâti fatigué ne sont pas les meilleures publicités. Mais dans le même temps, elle cultive une petite vie de quartier sympathique. L’opticien François Guerra, installé en face du mythique cinéma Eldorado, acquiesce : « Pour beaucoup, le centre-ville de Dijon s’arrête au bout de la rue Pasteur (ndlr, juste au-dessus de la place Wilson). Longtemps, les animations s’y arrêtaient aussi. Alors on a appris à se connaître, on s’est découvert des atomes crochus. » 

L’indépendance favorise le ralliement. Ici point de chaîne ou de franchise, mais des bouchers, des boulangers, une fleuriste, une laverie, un cordonnier, une couturière, un vélociste, une supérette, une pharmacie, un bon caviste (Le Goût du Vin), une laiterie, un institut de beauté, un tatoueur…  Et on en oublie. « Par la force des choses, on n’exerce pas notre métier de la même manière ici qu’en centre-ville », convient la présidente de l’union commerciale, autant conseillère que confidente, qui sait aussi que le quartier est « l’un des seuls où il est encore possible de venir en voiture ». 

Centre commercial à ciel ouvert

Sur ce point, le tracé du tramway n’a pas laissé que des bons souvenirs. « Certains se sont émus d’être mis à l’écart. Aujourd’hui, on doit faire de cela une force. Nous travaillons avec la Ville pour améliorer le stationnement, la circulation, le partage de la voirie, la propreté… Un jour, un observateur nous a dit que nous étions un vrai centre commercial à ciel ouvert. J’aime bien l’idée ! » 

D’ici une poignée d’années, de nouveaux projets vont voir le jour. Le quartier Voltaire voisin, par exemple, s’agite et complète une zone de chalandise qui s’étendra jusqu’aux cossues allées du Parc. « Notre union a déjà le soutien des riverains, regroupés au sein de l’association du Faubourg Saint-Pierre. Nous devons en terminer avec les rancœurs passées, où les commerçants se désolidarisaient du commerce dijonnais », estime encore Sandra. Ce sursaut d’orgueil s’est matérialisé par une manifestation pacifiste des fameux commerces « non essentiels », où de nombreux commerçants se sont plantés devant leur échoppe, message à la main. Dans le même temps, « le soutien de chacun m’a touché, je ne soupçonnais pas un noyau de fidèles aussi important ». Site internet, réseaux sociaux, click and collect… L’union commerciale Wilson s’est « bougée pour survivre, et aussi pour eux en retour. On sort de trois dures années, avec les manifestations des Gilets jaunes, les confinements… Et franchement, aujourd’hui, je suis fière ! ».

 


Mehrnoush Ghaznavi (Au Comptoir perse)
« Comptable dans un syndic, j’avais fait le tour de mon travail… Je voulais partager les saveurs de mon pays, l’Iran, et me suis offert ce challenge pour mes 40 ans, en 2018. J’ai essayé en auto-entrepreneur depuis ma cuisine, puis ai trouvé cet emplacement au 28 de la rue d’Auxonne. » Mehrnoush est le soleil de la rue. Ses gougères revisitées, bowls, plats mijotés, soupes et autres délices sucrés à emporter font le bonheur de ceux qu’elle appelle ses « petits gourmets ». Une épicerie fine (dattes, jus de grenade…) complète la proposition. « Cela fait 10 ans que j’habite rue d’Auxonne, dit cette spécialiste du foie gras au safran. J’aime notre dynamisme et l’entraide entre les commerçants. Je travaille par exemple avec le boulanger et le fromager, pour inventer des desserts notamment. »

François Guerra (opticien lunetier)
« Né juste derrière, à la clinique Drevon, on peut dire que je suis du quartier ! J’ai été formé à Morez (Jura), dans le berceau de la lunette, et ai intégré de belles maisons à Lyon et Dijon. J’y ai acquis de l’expérience, et surtout appris ce que je voulais faire ou non. Je suis attaché à ce statut de petit artisan. Il y a quelques semaines encore, je taillais des verres à la main. C’est un bonheur de préserver les savoir-faire. La rue d’Auxonne, c’est un très beau porte-drapeau du commerce indépendant. Ça me donne le sentiment d’être dans un petit village. » 

Amélie Bezglasny (Secrets de Beauté)
« Dijonnaise pure souche, je suis installée depuis cinq ans. Mais à 25 ans, quand il a fallu se lancer, j’avoue ne pas avoir pensé à la rue d’Auxonne. J’avais pas mal d’a priori. Depuis, beaucoup de choses ont changé, avec l’ouverture de jeunes boutiques. Aujourd’hui, j’aime tellement mon quartier que j’ai décidé aussi d’habiter ici ! » Esthéticienne, Amélie travaille aussi la diététique. Elle a investi dans du matériel haut de gamme pour l’amincissement et le traitement anti-âge. « Je suis l’une des seules sur Dijon à faire ça. J’accorde aussi une importance particulière au bio et au made in France dans le choix de tous mes produits. » 

Aurélien Duvoie (pâtissier)
« Originaire de l’Yonne, où j’ai été formé, je suis arrivé à Dijon pour travailler avec Franck Pourrier. Cinq ans plus tard, alors qu’il portait de nouveaux projets, j’ai racheté son fonds de commerce. Je ne me voyais pas travailler en plein centre-ville, car je tiens à rester accessible en tout point de vue. Ça me permet de me développer : j’ai vendu la moitié de mes parts à un ami chocolatier, Armand Crampe. Nous travaillons désormais avec quatre salariés et un apprenti. C’est une pâtisserie de la rue depuis des générations et perpétuer cette tradition me semble important. »

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