Bernard Hervet : « Dans la musique comme le vin, finalement, le plus dur est de faire simple »

Musique & Vin au Clos Vougeot célèbre sa 12e édition du 22 au 30 juin. L’événement conjuguera une nouvelle fois le meilleur de la musique classique et les notes des plus beaux nectars de Bourgogne. Entretien avec son directeur et cocréateur Bernard Hervet. 

© Christophe Fouquin

Propos recueillis par Alexis Cappellaro

Sous l’impressionnant jugement du Tableau des Fondateurs (1937) accroché dans les salons du château du Clos de Vougeot, Bernard Hervet a livré sa partition pendant une heure tout pile. Dans un flegme qui lui est propre, cette figure de la Bourgogne viticole que d’aucuns surnomment « le faiseur de rois » ne s’est pas étalée sur son activité de conseil pour des vignerons du monde entier. La discrétion est de circonstance. En revanche, depuis le siège de la confrérie des Chevaliers du Tastevin, l’ancien homme fort de Bouchard Père & Fils et Faiveley s’est montré loquace à propos de Musique & Vin. Avant les premières notes de la 12e édition de l’événement, où des artistes de très haut niveau (Lisa Batiashvili, Gautier Capuçon, Svetlin Roussev, Jean-Yves Thibaudet…) œuvreront comme toujours sous la direction du New Yorkais David Chan, il retrace les intentions profondes de ce rendez-vous modeste au départ – avec tout de même Aubert de Villaine parmi ses fondateurs – dont les solides bases mécénales, de Hong Kong à la Silicon Valley, ont permis le prêt de dizaines d’instruments à de jeunes talents via une bourse et un fonds instrumental. Cela dit tout de l’esprit du festival : celui d’une Bourgogne à la fois spirituelle et terrienne, partageuse en toute circonstance. Hédoniste aussi (on y boit bon), sans être nécessairement élitiste (ce n’est pas hors de prix). Son inspiré cocréateur confirme.

Vous avez souvent raconté vos premiers contacts avec la musique classique. Au tout début de la partition, il y a Chopin…
Ce devait être en classe de seconde à Quimper. Une révélation : un copain m’a fait découvrir Chopin, ce qui n’était pas fréquent pour des jeunes de notre âge, même à cette époque. D’autant que je n’étais pas vraiment sujet à une forme de conditionnement social, venant d’un milieu tout à fait modeste. Le public du classique était certes plus important il y a 40 ou 50 ans, mais cela n’a jamais été une musique de masse. Je crois que j’étais déjà un peu marginal…

De là à en faire un festival des années plus tard…
Ma nature profonde a toujours été de partager, avec des musiciens en particulier. Je me suis vite senti proche d’eux, ils ont des valeurs que j’aime bien : une certaine humanité, une sensibilité qui leur permet d’aborder des choses avec une grâce discrète, une humilité. Puis, les artistes qui s’intéressent aux vins ont un vocabulaire particulièrement approprié pour décrire ce qu’ils ressentent, sans être ampoulé, avec des mots simples. J’y vois une certaine prédisposition.

David Chan, Aubert de Villaine et Bernard Hervet, le trio fondateur de Musique & Vin. ©Bénédicte Manière

Un vigneron est-il un artiste dans son genre ?
En tout cas, on peut parler du vin comme une expression artistique. Dans la musique comme le vin, finalement, le plus dur est de faire simple. Quand on y arrive, c’est d’ailleurs ce qui fascine. Regardez autour de nous, l’architecture du château du Clos Vougeot est plutôt simple en apparence. Et pourtant, le lieu dégage quelque chose d’incroyable. En trois notes, les grands musiciens et compositeurs arrivent à être extrêmement poétiques. Schubert se reconnait en trois notes, c’est fabuleux et on ne sait pas pourquoi. Comme en trois notes de pinot ou de chardonnay bien maîtrisées on reconnait une appellation, un climat, un millésime.

Onze ans plus tard, Musique & Vin vous surprend toujours ?
Bien sûr. Son ampleur n’était pas calculée. Il n’avait pas d’autre ambition que de réunir des gens partageant deux passions, comme son nom l’indique : la musique et le vin. Les premiers concerts comptaient 150 personnes. Aujourd’hui, nous sommes presque toujours complets avec quelque 3000 participants.

« Nous comptons exporter Musique & Vin à New York, avec un premier événement test au Consulat, le 16 octobre. Le format sera plus petit, pour arriver à terme à sa version vougeotine à l’horizon 2020. »

Le festival traduit aussi l’amitié burgondo-américaine…
J’ai rencontré David Chan (ndlr, premier violon du prestigieux Metropolitan de New York) en 2007. Même pas autour d’une bouteille, puisqu’il s’agissait d’un petit-déjeuner. Nous nous sommes vite entendus, en effectuant un premier essai à Vougeot. Le château était évident. Peu d’endroits sont aussi emblématiques et ont en même temps une capacité réceptive de haut niveau. On a senti que ça allait fonctionner. Ma relation avec lui est amicale et excellente. Même à distance, il assume avec nous la programmation. Nous comptons d’ailleurs exporter Musique & Vin à New York, avec un premier événement test au Consulat, le 16 octobre. Le format sera plus petit, pour arriver à terme à sa version vougeotine à l’horizon 2020. Il y aura évidemment des crus bourguignons.

Vraiment, cela plaira outre-Atlantique ?
J’ai observé que les amateurs étrangers, notamment américains, sont devenus encore plus passionnés. D’abord car ils peuvent s’offrir les crus les plus recherchés de Bourgogne, disons-le. Aussi parce qu’il existe une curiosité sincère chez eux. J’ai le sentiment qu’il y a des Bourguignons d’adoption et David en est un. Certains sont encore plus chauvins que nous. D’autres deviennent quasi intégristes et ne dégustent rien d’autre que du bourgogne.

Le festival doit-il donc tout à l’influence des vins de Bourgogne ?
C’est la genèse de Musique & Vin. Tous les artistes invités aiment le vin. J’imagine qu’ils ne viendraient pas, sinon. Il faut dire que nous les traitons bien… Puis, notre mode de financement autorise une grande liberté : nous n’avons pas un euro d’argent public et fonctionnons avec une majorité de bénévoles. Pour autant, il faut parfois se battre pour avoir des artistes d’exception comme Lisa Batiashvili cette année, une virtuose du violon. Je l’ai rencontrée à un concert qu’elle donnait avec le pianiste Jean-Yves Thibaudet, un fidèle du festival. Sans cette opportunité, j’aurais dû appeler son agent et je n’avais aucune chance. L’image de la Bourgogne, qui n’est tout de même pas le centre du monde, et les bons sentiments ne suffisent pas toujours. 

À quoi cela tient, alors ?
La qualité constante de la proposition et la force des lieux, qui expriment une émotion à eux seuls. Sous les halles de Beaune et au château de Meursault comme d’habitude, mais aussi cette année à l’abbaye Saint-Vivant et dans la nouvelle cuverie Faiveley… Sans parler du château du Clos de Vougeot. Les lieux « grand public » (ndlr, le festival débute aux halles beaunoises, samedi 22 juin à 18h30, avec le concert gratuit des Jeunes Talents 2019) décomplexent ceux qui ont peur de rentrer dans une salle de concert, ou conçoivent le classique comme une musique formelle. Aux halles, on peut aller et venir comme on veut. Sauf que les gens n’en ressortent jamais ! 

© Bénédicte Manière

Il y a aussi une redistribution assumée…
C’est vrai, les bénéfices vont aux jeunes à travers une bourse et un fonds instrumental. 22 instruments d’exception ont pu être fabriqués. D’ici trois ans nous arriverons aux 33, autant qu’il y a de grands crus en Bourgogne.

« Le moment des auditions, en avril, est toujours satisfaisant. On a le sentiment d’avoir travaillé pour quelque chose. »

Ce système a-t-il un écho personnel ?
Mon fils Charles est violoncelliste. Contrairement à ce que l’on peut imaginer, la vie d’artiste n’est pas facile. Il y a très peu d’élus. Mais il bénéficie d’un contexte favorable que d’autres n’ont pas. Je me souviens bien d’un de ses copains dijonnais ; le père avait vendu sa voiture 3000 euros pour payer un violon à son fils. Même à ce prix-là, on n’a pas un très bon instrument. J’avais trouvé ça beau et triste à la fois. Il n’y avait rien, dans la région, pour faciliter l’accès à des instruments de qualité. Musique & Vin compte de nombreux exemples de boursiers extrêmement talentueux. Pour ne citer que lui, Pierre Genisson, lauréat en 2011, est devenu l’un des meilleurs clarinettistes au monde. D’autres se voient prêter un instrument et peuvent entamer une carrière prometteuse, à l’instar de la violoniste Sarah Jégou-Sageman plus récemment. Le moment des auditions, en avril, est toujours satisfaisant. On a le sentiment d’avoir travaillé pour quelque chose. Je vois le bonheur de jeunes dotés d’un instrument qu’ils n’auraient jamais pu s’offrir. Imaginez, entre 12 000 et 45 000 euros en moyenne.

D’où votre politique tarifaire plutôt abordable ?
Un festival ne vit pas de sa billetterie. Le prix de nos places de concert est volontairement bas. Idem pour les dégustations en marge des concerts, vu la qualité de la proposition. Une cinquantaine de grands domaines sont répartis en deux sessions. Une constellation de fidèles s’est ainsi fédérée, autour de l’image d’Aubert de Villaine notamment.

Parlons-en, justement…
Aubert est un grand mélomane. Le projet du festival l’a tout de suite enthousiasmé. Il en est naturellement devenu le président. La musique nous lie, au moins autant que le vin. En fait, la plupart de nos échanges ont pour thème la musique. Je ne voudrais pas trahir une conversation privée, mais voici son dernier texto : « Bonjour Bernard. Ce matin sur France Musique, grand moment avec Isabelle Faust (ndlr, violoniste allemande), d’un mouvement lent du concerto pour violon de Beethoven. Je suis sûr que vous l’avez écouté. »

Il avait raison ?
Oui !

© Bénédicte Manière
© Bénédicte Manière

Sinon, qui vous épaule dans l’opérationnel ?
Daniel Weissmann, notre secrétaire général, par ailleurs directeur de l’Orchestre des Climats de Bourgogne, est un des piliers de l’organisation depuis plus de dix ans. Je n’oublie pas les personnes qui assument la production, le mécénat, la régie, l’administratif, les relations presse… Ils structurent l’organisation et veillent à conserver malgré tout un esprit « amateur » : se mettre à rêver d’une délocalisation dans d’immenses salles de concert impersonnelles n’aurait pas de sens. 

Finalement, quelle place occupe Musique & Vin dans votre quotidien ? Il n’y a pas une journée de l’année où je ne m’y consacre pas. Cela peut être deux minutes comme deux heures. L’organisation m’inquiète tellement que je commence seulement à me relâcher le dernier jour, pour tout vous dire. Comme un vigneron qui attend fébrilement les vendanges et qui finit par déguster, rassuré.

« Il ne faut pas être obsédé par l’idée de perfection. D’ailleurs, un vin parfait est très ennuyeux. Comme en musique. »

De l’extérieur, l’événement n’a pourtant pas l’air d’une usine à gaz…
Tant mieux. Nous travaillons tellement pour que tout se passe bien.C’est un travail colossal, en réalité. Mais il ne faut pas être obsédé par l’idée de perfection. D’ailleurs, un vin parfait est très ennuyeux. Comme en musique. À mon sens, il faut des aspérités qui ne trahissent ni le terroir ni la partition. Ce qui est intéressant, c’est de prendre des petites libertés. Musique & Vin est dans cet esprit : il se passe autre chose, il nous arrive d’improviser. Le jour J, il n’y a pas d’autre enjeu que de donner du plaisir.

Au bout du compte, si un moment devait résumer le festival, quel serait-il ?
Il y en a eu quelques uns. Je pense à ce jour où Jean-Yves Thibaudet s’est mis au piano avec la grande mezzo-soprano Joyce DiDonato et la soprano Lisette Oropesa, à l’époque Jeune Talent, pour interpréter le Duo des Fleurs de Léo Delibes… C’était au milieu du dîner de gala. Tout le monde s’est arrêté. C’était un moment de grâce, miraculeux. Comme l’an passé avec Joseph Calleja, un impressionnant ténor maltais, pendant le dîner de gala une nouvelle fois. Il a senti que les invités étaient généreux durant la vente aux enchères. Dans son élan, il a proposé « d’acheter » La vie en rose, qu’il chanterait a capella pendant le dîner. Ce qu’il fit, après un don généreux de 7000 euros. C’était extraordinaire. Et pourtant, vous l’imaginez, il avait fait honneur aux vins de Bourgogne…


Musique & Vin au Clos Vougeot 2019, du samedi 22 juin au dimanche 30 juin. Billetterie en ligne.

Laisser un commentaire