Du Cap à Dijon, hommage à Eric Melville

Pour l’éternité, son nom restera lié à Toulon. Joueur emblématique du RCT, international français né sud-africain, Eric Melville est décédé brutalement à l’âge de 55 ans. L’entraineur du Stade dijonnais entre 2010 et 2012 aura aussi marqué le rugby local par sa science du jeu, son charisme naturel, son accent chantant, son regard bienveillant, ses poignées de main fermes…  Dijon-Beaune Mag l’avait rencontré au début de sa première saison à Dijon et exhume pour la triste occasion l’article qu’il lui avait consacré. Son rédacteur l’avait titré « La force tranquille ». Puisse-t-il l’être, tranquille, pour l’éternité.

Par  Geoffroy  Morhain
Photo : Michel Joly

© Michel Joly

Petit à petit, telle une « cocotte » d’avants progressant inexorablement dans le camp adverse, le Stade dijonnais se professionnalise, se donne les moyens de ses ambitions : « Trois ans pour monter en Pro D2 », comme l’annonçait à la presse le président Pascal Gautheron au début de l’année 2010. Aujourd’hui dans le peloton de tête de sa poule de Fédérale 1, bien involontairement débarrassés de la concurrence du Racing Club chalonnais, son éternel rival bourguignon (relégué en Fédérale 3 pour raisons financières, dépôt de bilan à la clé, après avoir frôlé la montée en Pro D2 l’an dernier), les rouge et bleu semblent plus que jamais capables de retrouver le plus haut niveau quitté en 1978, après 18 années de 1ère division.

Parmi les armes fourbies par le club pour gagner la bataille : de gros investissements (une nouvelle tribune de 640 places et un terrain synthétique pour l’hiver), un budget en hausse (de 1,3 à 1,5 million d’euros) permettant l’emploi de 7 joueurs pros (contre 2 la saison passée), deux jeunes talents en contrat d’apprentissage, ainsi qu’un duo d’entraîneurs à plein temps. Et pas n’importe lequel ! Si le nom de l’adjoint néo-zélandais, Lippi Sinnoat, ne dit rien au grand public, celui d’Eric Melville en impose, tout comme son gabarit : 1,96 mètres sous la toise et le quintal allègrement dépassé sur la balance. Avec deux titres de champion de France et six sélections en équipe de France, le palmarès de ce joueur emblématique du RC Toulon des années 90 parle pour lui.

Petit « Sudaf » deviendra grand

Du Cap (Afrique du Sud) à Dijon, son improbable parcours rugbystique est à l’image de l’homme, réfléchi et volontaire. « Mes tous premiers souvenirs de rugby sont ceux d’un placage raté et d’un retour en pleurs à la maison, sur mon vélo, la clavicule cassée. » Mais il en faut plus pour décourager ce jeune Afrikaner aux lointaines origines françaises, dont l’histoire semble tout droit sorti du film Invictus. Elevé dans l’amour du sport et le goût de la compétition, éducation anglosaxonne oblige, l’adolescent alterne rugby, criquet et athlétisme dans le cadre scolaire : « Les compétitions inter-écoles étaient nombreuses. Dès 14-15 ans, j’ai fait beaucoup de travail physique ; je ne savais encore pas vraiment vers quelle discipline me diriger, mais je savais, au fond de moi, que je voulais faire partie des meilleurs. »

En 1983, alors qu’une carrière de bureau toute dessinée lui tend les bras dans une grosse société d’assurances, Eric Melville se voit proposer, grâce à un concours de circonstances, d’exercer ses talents de 3e ligne centre en France. Poussé par l’esprit d’aventure qui sommeille en lui, il démissionne pour signer au Stade montois où il restera trois ans, avant d’intégrer le RC Toulon, puis d’être naturalisé français et de faire la carrière qu’on sait. Joueur exemplaire, unanimement reconnu pour sa droiture et sa gentillesse, autant que pour ses charges dévastatrices, Melville est un dur à cuire derrière lequel se cache une sensibilité évidente, un vrai sens de l’analyse. « Dans ce domaine, Daniel Herrero (ndlr : le mythique entraîneur de Toulon au bandeau rouge et à la barbe fleurie) m’a beaucoup appris sans le savoir. Tout en jouant, je notais certaines de ses combines en me disant que ça pourrait peut-être me resservir un jour. » Dans le même esprit, il passe le tronc général du diplôme d’entraineur en 1993-94, alors même qu’il est encore joueur.

Notre homme n’est pas du genre à se laisser prendre de court. Il prépare déjà la suite de sa carrière, version coach cette fois, qui commencera réellement en 2000, après quelques années d’abstinence rugbystique et un retour en Afrique du Sud, quand Toulon le rappelle en tant que manager général. Coach à Rumilly, puis à Albertville et à Grasse, « le touriste » (c’est ainsi qu’on le surnommait à Toulon du fait de son goût pour le voyage et les rencontres) débarque aujourd’hui à Dijon avec une vision du rugby moderne qui n’a rien de celle d’un « bourrin » : « Au niveau du jeu, il y désormais beaucoup moins d’espaces. Il faut plus d’intelligence de jeu. Aller au charbon ne suffit plus, surtout devant. »

Sous le charme de Dijon

Mais pourquoi Dijon ? Et pourquoi pas ? « Du point de vue rugbystique, la ville n’a bien sûr pas l’aura d’autres villes du Sud, mais quand on regarde bien, il y a plus de clubs ici que dans la région de Nice par exemple. Et puis, en vieillissant, je me rends compte qu’il n’y a pas que le rugby dans la vie, les plaisirs de la table ou la culture sont également importants. Et en la matière, Dijon est très bien placé ! »

Cet homme de défi va devoir mettre au diapason une équipe qui mélange pros et amateurs, un statut batard : « Aux amateurs de se mettre au diapason des pros, tous rassemblés par le même état d’esprit, la même équipe, le même maillot. » Avec des moyens encore limités (il manque encore une vraie salle de musculation et de soins entre autres), une équipe d’encadrement encore « jeune » malgré les efforts de structuration réalisés notamment par François Lauriot ces dernières années, et un effectif encore un peu court (« Compte tenu de la hausse générale de niveau de la Fédérale 1, c’est souvent le banc qui fait la différence »), le Stade dijonnais a encore une importante marge de progression : « Je ne suis pas là pour imposer ma vision du jeu aux joueurs, mais pour qu’ils soient partie prenante d’une aventure humaine, la plus belle et la plus enrichissante possible. Au-delà du talent, le rugby c’est surtout une question d’état d’esprit : la destination finale est importante, mais l’essentiel, ça reste le voyage lui-même. »


Bio express

1961 : naissance au Cap (Afrique du Sud)
1980-1983 : joueur au SA Hagetmautien (club d’Hagetmau, Landes)
1983-1986 : joueur au Stade montois (club de Mont-de-Marsan, Landes)
1986-1995 : joueur au RC Toulon (Var)
1987 : champion de France avec le RC Toulon
1990 : 1ère sélection en équipe de France (Tournoi des 5 nations contre l’Irlande)
1991 : 6e et dernière sélection en équipe de France (contre les Etats-Unis)
1992 : champion de France avec le RC Toulon
1995-96 : joueur au RC La Valette (Var)
2000-2001 : manager général du RC Toulon
2003-2004 : entraîneur de Rumilly (Haute-Savoie) en Fédérale 2
2004-2005 : entraîneur d’Ugine-Albertville (Savoie) en Fédérale 2
2006-09 : entraîneur de Grasse (Alpes-maritimes) en Fédérale 2
juin 2010 – avril 2012 : entraîneur du Stade dijonnais
octobre 2016 : co-entraîneur de l’équipe nationale de Suisse
19 juin 2017 : décès à Toulon

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