Carnet d’un journaliste-vendangeur #2 : bienvenue à Pinoh-Lanta !

Heureuse coïncidence, notre chroniqueur a vendangé à Pernand-Vergelesses, sur le climat au-dessus du premier cru « Île des Vergelesses ». La métaphore avec un célèbre jeu de télé-réalité animée par Denis Brogniart est toute trouvée… Pour l’aventurier de la vigne Guillaume Baroin, la sentence est irrévocable !

Par Guillaume Baroin
 Photo : Thomas Lambelin

Prenez une quarantaine de personnes représentatives de la population française. Donnez leur différentes missions. Ou plutôt non, une seule mission : faire le même travail, tous ensemble, plusieurs jours durant en vivant au quotidien (dans le désordre) les intempéries, les problèmes de santé, le repas, le gîte et parfois le sommeil, ou le peu de sommeil…

À l’instar de la petite lucarne, les alliances du jour ne sont pas celles du lendemain. Un dîner arrosé peut renouer un lien cassé quelques heures auparavant dans les rangs, et inversement. Sauf que sur l’île de « Pinoh-Lanta », le conseil se réunit sans les caméras. Et rend son impitoyable verdict : « Il ne m’a pas aidé quand j’ai eu besoin de lui pour finir mon rang alors qu’il fumait sa clope au bout du sien. Qu’il ne compte pas que je lui passe ma bouteille d’eau ! » Et je passe les noms d’oiseaux pas très exotiques…

C’est la vraie vie

Comme dans le jeu TV, on peut terminer l’aventure sur blessure (lire la première chronique). Par contre, l’immunité n’est pas matérialisée par un collier mais bien par la parole du vigneron qui choisit de garder untel ou untel dans son équipe.

Qu’on se rassure, les vendanges ne ressemblent pas totalement à un jeu télévisé. C’est la vraie vie. À la fin, on se retrouve tous ensemble autour d’une bouteille (ou deux, ou trois) et d’un long repas façon banquet d’Asterix et Obélix (sauf que le barde est le bienvenu). Puis, au bout du compte, le meilleur vendangeur ne gagne pas 100 000 euros et des contrats pubs !

Cela amène d’ailleurs une question : quelles sont les motivations de celles et ceux qui viennent souffrir dans les coteaux ? D’après mes camarades du domaine André, où j’ai passé les deux premiers jours, et du domaine Arlaud de Morey-Saint-Denis où je viens de poser mes bottes, les réponses sont à l’image de l’intérêt des Français pour leur travail.
Les salariés des exploitations y voient la fin d’une année de travail récompensée au minimum de nombreuses heures supplémentaires et parfois d’une prime. Pour les retraité(e)s, de plus en plus nombreux ces dernières années, c’est pour l’un la perspective d’un voyage qu’une petite retraite ne peut offrir, pour l’autre des cadeaux de Noël pour les petits enfants.
Les étudiants, qui représentent de moins en moins de vendangeurs mais restent un groupe fiable (sauf si la récolte tombe au moment de la reprise des cours), voient l’occasion de payer leurs « chères » études comme Justine, ou s’offrir un nouvel ordinateur comme Camille.

En vendanges, Guillaume se croit de plus en plus dans Koh-Lanta. De là à appeler le vigneron « Denis Brogniart »…

Un mois de salaire au pays

Il y a aussi les saisonniers, ces professionnels de la cueillette qui commencent par les cerises en août dans le sud de la France, glissent avec les pêches de Provence avant de remonter par la vallée du Rhône pour les abricots. Ils s’arrêtent (ou pas) dans le Beaujolais avant de terminer leur saison par nos raisins. Cette année, ils sont moins nombreux. La saison des fruits a commencé plus tôt et grâce à la généreuse récolte estivale, certains ont atteint leur quota d’heures pour faire valoir leur droit au chômage.
Vous avez aussi les immanquables cousins et les amis du vigneron, qui font monter l’effectif du week-end et descendre le stock de bouteilles ! Enfin, les étrangers viennent quelques fois goûter aux plaisirs de nos spécialités liquides et solides et se font au passage une paie en forme d’argent de poche car ils sont nourris et logés. Ouverture des frontières oblige, ils sont de plus en plus nombreux et tous ceux que j’ai rencontrés n’ont pas peur du travail. Un Polonais gagne en une semaine l’équivalent d’un mois de salaire au pays…

Et le vigneron me direz-vous ? C’est l’aboutissement d’une année de travail qui conditionnera son revenu, la pérennité de son entreprise mais aussi les investissements possibles si la récolte est bonne et de qualité. Et moi, dans tout cela ? Je rentre chez moi les jambes lourdes et la tête pleine d’informations que j’imprime à l’encre fraîche du souvenir. Saint Vincent, patron des vignerons, veille sur ses brebis. Demain, direction la Bourgogne du Sud et les chardonnays du Mâconnais…

L’épreuve des « poteaux » version Pinoh-Lanta.

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