La 105e édition du Tastevinage avait ce vendredi 29 mai des arômes de jamais vu, avec une pointe de remise en question. Seuls face à leur table, 75 dégustateurs ont goûté 658 vins, parsemés dans un château « hanté » par des sommeliers bénévoles équipés d’une visière. Chronique d’une étrange dégustation de derrière le masque.

Étrange mais efficace. Cette séance s’annonçait extraordinaire, elle l’a été. Tout d’abord par la qualité de l’organisation. Du grand maître Vincent Barbier aux sommeliers en passant par les hôtesses d’accueil, tous bénévoles, le petit monde du château s’est mis au diapason des gestes barrière, assurant dans le moindre détail la sécurité de l’événement et de ses acteurs.

Sur le papier, rien ne change. Les vins élus devront être conformes à leur appellation et à leur millésime. Ils ont en eux les promesses d’un heureux vieillissement et les qualités d’un outil de partage entre amis. Tel est la raison d’être du label Tastevinage, porté par la confrérie des Chevaliers du Tastevin. Mais dans les faits, l’expérience, car c’en est une véritablement, est totalement unique. Le grand cellier accueille habituellement 500 personnes les soirs de chapitre. Là, une dizaine de dégustateurs sont parsemés entre ses piliers, chacun face à sa table, avec 6 verres à sa disposition, une bouteille d’eau, un flacon de gel hydroalcoolique, quelques bouts de pain, deux crachoirs, deux fiches de dégustation, un crayon de papier estampillé maison et un sommelier solennellement habillé mais orné d’une visière de protection.

La dégustation a le moins trinqué

Au menu, une série de blancs, une série de rouges, soit environ 25 vins à déguster. Impressionnant. La responsabilité de la dégustation n’a jamais été aussi pressante. Le fait de se retrouver face à soi-même, à devoir assumer ses commentaires et ses choix, donne du corps et de la longueur à la démarche. Même si, pour ne pas rompre avec l’esprit rabelaisien des lieux, on se permet entre deux services d’échanger quelque plaisanterie avec les amis des tables voisines, voire même forcer un peu sa voix pour atteindre les dégustateurs confinés à l’autre extrémité du cellier monacal.

En ce vendredi 19 mai 2020, 658 vins ont été présentés à 75 professionnels et amateurs éclairés, triés sur le volet, répartis sur deux séances, une le matin, une l’après-midi. Les résultats seront publiés, comme toujours, sur le site officiel et dans la presse. Mais ce n’est pas le plus important. À l’insu de leur plein gré, l’intendant général de la confrérie Arnaud Orsel et ses collaborateurs ont été contraints de réinventer la formule.

Certes, cette dernière a perdu en convivialité. Traditionnellement, le Tastevinage, c’est le rendez-vous privilégié de toute la Bourgogne du vin qui se retrouve au château pour échanger le temps d’un généreux repas prolongeant la dégustation. Pour l’instant, contexte oblige, on fait le deuil de la table. En revanche, sur le plan de la dégustation, cette ferveur gagnée dans le contexte de la distanciation a du bon. Dans cette histoire pleine de chamboulements, c’est la dégustation qui a le moins trinqué. Elle a peut-être même gagné de la matière…

Par Dominique Bruillot

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