© Jean-Luc Petit
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Ils sont acteurs, hommes de théâtre avant tout, et ont fait de leurs cordes vocales un outil de travail privilégié. Ils sont les voix françaises de comédiens aussi célèbres que Robert De Niro, Mel Gibson, Leonardo DiCaprio ou encore Kevin Costner*… et sont tous originaires de Dijon ou alentour. La parole à Jacques Frantz, 

Par Geoffroy Morhain – Photos : Jean-Luc Petit

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Jacques Frantz, bête de micro

(né à Dijon, le 4 avril 1947)

Sa tête nous est aussi familière que sa voix, mais pas forcément ensemble. Une tête qui « revient » au public, des planches aux grand et petit écrans (L’Arnacœur, Le Sang de la vigne…), et prête parfois sa voix aux monstres de cinéma que sont Robert de Niro, Mel Gibson ou John Goodman… Le petit étudiant du conservatoire de théâtre de Dijon n’en espérait pas tant. 

Sur le répondeur de son téléphone, on a la drôle de sensation d’entendre Robert De Niro vous demander de laisser un message. En face à face par contre, avec l’image et le son, la vision reprend le dessus et on oublie Robert pour se laisser charmer par le charisme fou de Jacques, son talent d’acteur charnel et sa capacité à « occuper le cadre ». Non sans un certaine émotion, il évoque tout de go ses premières années dijonnaises, lui qui voit le jour le 4 avril 1947 à la clinique pour enfants de la rue de Jouvence, « où Edwige Feuillère était passée avant moi », d’un papa conservateur régional des Monuments historiques et d’une maman dentiste à La Maladière.   

Premières armes à la Comédie de Bourgogne  

A 12 ou 13 ans, le jeune Jacques découvre la magie du théâtre lors d’une représentation du Festival des Nuits de Bourogne (1). Un coup de foudre qui va le pousser sur les planches, tout d’abord au club de théâtre du lycée, où son bon copain est le fils d’un boulanger de Semur-en-Auxois, un certain Marcel Bozonnet (2) puis au conservatoire d’Art dramatique de Dijon où il retrouve la petite voisine avec laquelle il partageait le tas de sable du quartier, une certaine Claude Jade. Hasard ou pas, le vivier artistique dijonnais de ce début des années 60 a vu éclore de nombreux talents, dont certains ont donné toute leur mesure depuis. Les cours d’André Héraud, directeur de la Comédie de Bourgogne et professeur d’art dramatique au Conservatoire, n’y sont probablement pas pour rien. «  Dispensés dans une salle qui ressemblait plus à un atelier, avec un poêle à bois dans un coin , se souvient Jacques Frantz, ils m’ont donnés une belle assise pour me lancer dans ce métier, basée sur la diction et la connaissance du répertoire classique. Aujourd’hui encore, quand je suis en panne, c’est à André que je pense. » Et de se remémorer, nons sans une pointe de nostalgie, ses années d’insouciance où, avec la troupe de la Comédie de Bourgogne, il parcourait les campagnes pour se produire de granges en salles des fêtes, jouant Volpone jusqu’à Grancey-le-Château.

« C’était l’époque de la décentralisation culturelle, dans le sillage du Théâtre national de Jean Vilar, repris notamment par Roger Planchon à Villeurbanne. On était en plein là-dedans, mais j’ai vite compris quand j’ai débarqué à Paris le hiatus qui existait entre ce monde provincial et le milieu du spectacle. » Pour autant, le 1er prix du conservatoire de Dijon est reçu au conservatoire supérieur national d’art dramatique de Paris, « avec des pointures ». Après une interruption forcée du service militaire qu’il fait dans un bataillon disciplinaire en Allemagne, il revient à Paris en plein mai 1968, avant de se lancer réellement dans la carrière. Sur les planches avant tout, avec Robert Hossein notamment, mais aussi sur les ondes, à une époque (désormais révolue) où les grandes stations produisaient encore des pièces et des feuilletons radiophoniques de belle facture. 

Star du doublage

Il découvre le doublage un peu par hasard, à l’occasion du doublage d’un film underground de Paul Morrissey pour lequel la production fait appel à lui. Il prête ensuite sa voix à quelques acteurs reconnus comme Joe Dallessandro, Polanski ou Belucci et s’impose naturellement comme un expert, vite reconnu par le petit monde des studios d’enregistrement qui en font le « préposé aux missions impossibles ». Jusqu’au jour où, en 1986, une productrice l’appelle pour lui proposer de doubler Robert de Niro dans Mission… Depuis, Jacques Frantz est devenue la voix française systématique de la star américaine, à part pour Malavita), mais aussi un maître du doublage unanimement reconnue par la profession. Une performance que Jacques n’aime pas mettre en avant, préférant se définir comme un acteur proteiforme, que comme une star du doublage. « Les doubleurs, comme les acteurs en général, il y en a des bons et de mauvais, certains font du débitage de texte au kilomètres, comme ça se fait couramment et à moindre prix à Bruxelles désormais, d’autres sont de vrais artistes. Mais il faut relativiser : doubler un film demande moins d’investissement qu’un tournage, et bien moins de temps, 15 jours en moyenne pour un film. Il n’y a que pour « Full métal Jacket » de Kubrick ­– entre nous, on l’appelait « Full Tefal Raclette » ­­­­­­­– que ça a duré un an ! ». 

Depuis, sans pour autant arrêter le théâtre et le cinéma, Jacques multiplie les voix, il suffit de jeter un coup d’œil sur sa « voxographie » de sa fiche Wikipedia, la liste est longue : De Niro, mais aussi Mel Gibson, Nick Nolte ou Johnn Goodman pour ne citer qu’eux. Excusez du peu ! Son secret ? « Pas forcément besoin de beaucoup talent, explique humblement l’acteur, mais d’un vrai sens de la musique, du rythme, de la respiration… Toute une gymnastique en symbiose avec l’acteur doublé. Cela nécessite un bagage solide et bien fait que les jeunes n’ont plus forcément. En fait, c’est un mélange de (sur)concentration et de décontraction, il faut pouvoir être très technique, tout en restant très naturel. Personnellement, j’ai la chance d’avoir ce qu’on appelle une “voix blanche », c’est-à-dire qui peut se moduler sur toutes les harmonies, comme De Niro. Après, sur cette base, je travaille différentes variations… » Et de nous faire une démonstration de l’étendue de sa gamme, tout en passant en revue ses voix fétiches : « Mel Gibson, c’est plus dans le nez ; Nick Nolte, c’est plutôt le cancer du fumeur ; John Goodman, c’est plus rond… » 

De Niro dans la peau

Mais il conserve pourtant un petit faible pour celui dont il assure la voix française depuis près de 30 ans, le « monstre » De Niro , avec lequel il partage une certaine ressemblance, dans les mimiques tout du moins : « Cette conformité physiologique avec le visage de ceux qu’on double, on peut difficilement y échapper, ne serait-ce que pour des raisons acoustiques. De Niro, je l’ai tellement infusé que je le connais par cœur, peut-être mieux que moi. C’est vrai qu’il joue parfois dans de mauvais films, mais lui je ne le trouve jamais mauvais. Maintenant, j’ai tellement peur d’être déçu par une rencontre qui risque d’être fugace, que je ne l’ai même jamais croisé. » 

Toujours en déplacement, entre un studio parisien et un tournage à l’autre bout du monde, Jacques Frantz n’a plus vraiment conservé d’attache à Dijon et n’y est pas revenu depuis bien longtemps. Au fond de lui, il conserve cependant profondément ancré le souvenir de ses premiers émois d’acteur et ses glissades d’enfant sur la mare gelée du vieux Fontaine. « Là même où  saint Bernard reçu l’appel de Dieu pour les croisades », précise l’acteur avec érudition, lui qui a choisit l’art du jeu pour sacedoce et lamuse Calliope, celle de l’éloquence, pour maitresse.

(1) De 1954 à 1984, ce festival largement inspiré des idées de Jacques Copeau et du Festival d’Avignon, donna lieu à des manifestations culturelles de grande qualité dans des lieux emblématiques de la Bourgogne, telle la cour de Bar à Dijon.

(2) Homme de théâtre français, acteur et metteur en scène, directeur du Conservatoire national d’art dramatique de Paris de 1993 à 2001, puis administrateur de la Comédie française jusqu’en 2006. 

(3) Actrice française devenue célèbre grâce à son rôle de Christine Darbon, la petite amie puis l’épouse d’Antoine Doinel, dans une trilogie de François Truffaut débutée par Baisers volés (1968).


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Damien Witecka, de Velars à Hollywood

(né à Dijon, le 10 avril 1968)

« Sell me this pen ! », c’est la phrase que Leonardo DiCaprio, alias Jordan Belfort, répète à la fin du Loup de Wall Street, le dernier film de Martin Scorsese. « Vends-moi ce stylo ! », c’est ce que Damien Witecka a enregistré pour la version française, lui qui est redevenu la doublure de la star planétaire après avoir été remplacé pendant quelques films. Egalement doublure de Tobey Maguire (Spiderman) et voix off de Fun Radio, le petit  gars de Velars-sur-Ouche, lui aussi passé par la classe d’André Héraud au conservatoire de Dijon avant de monter à Paris tenter sa chance, a su mettre plus d’une corde vocale à son jeu d’acteur.


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François Berland, what else ?

(né à Dijon, le 10 avril 1958)

Sa tête ne vous dira peut-être rien malgré ses nombreux rôles au cinéma et à la télévison , son nom est souvent confondu avec celui de son confrère (également amateur de bourgogne) François Berléand, mais son organe vocal vous est forcément familier. C’est notamment celui de George Clooney dans la VF de Jeux de dupes, mais aussi de nombreuses voix off très populaires, sur le petit écran (Le Maillon faible jusqu’en 2007) comme sur les ondes (voix actuelle de la radio RFM)… Entre tournages et studios, cet éternel « provincial déraciné » vient régulièrement reprendre sa respiration dans la maison familiale de Beire-le-Châtel.

*  Kevin Costner, comme Dennis Quaid et Alec Baldwin, sont doublés en français par un autre acteur d’origine dijonnaise, Bernard Lanneau. 

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