Dijon et ses maires inoubliables : Gaston Gérard, le poulet des Ducs

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Après l’inénarrable chanoine Kir qui a donné son nom à la postérité des apéros, passons au plat de résistance: le poulet à la Gaston-Gérard, ainsi baptisé par le prince des gastronomes Curnonsky, après une réception donnée par le député-maire de Dijon, Gaston Gérard, qui occupa le poulet (pardon, le Palais) des Ducs de 1919 à 1935. Emmanuelle de Jesus raconte avec une exquise gourmandise le parcours de celui qui fut, bien avant l’heure et les consécrations ministérielles, le précurseur d’une vision de Dijon grande Cité de la gastronomie.

On ne sait si Gaston Gérard écrivait des poulets à son épouse (oui, dans l’ancien temps, quand les amants s’envoyaient autre chose que des sms bourrés de fautes et de smileys grotesques, ils se faisaient parvenir des billets doux appelés poulets « ainfi nommés, nous apprend Antoine Furetière dans fon (pardon, son) dictionnaire universel de 1690, parce qu’en pliant on y faifoit deux pointes qui reprefentoient les ailes d’un poulet« , voyez comme grâce à dijonbeaunemag.fr vous pourrez briller dans les salons désormais, ne nous remerciez pas c’est de bon coeur), on ne sait, donc, si le député-maire de Dijon accablait Reine Geneviève Bourgogne de mots tendres, mais on imagine assez l’effroi de celle-ci lorsqu’un jour de 1930 il lui annonça: « Devine qui vient dîner ? » (et tout ça sans avoir vu le film éponyme de Stanley Kramer qui, il est vrai ne sortira qu’en 1967 aux Etats-Unis, soit 32 ans après la mort dudit Gaston Gérard. Mais on s’égare).

Car l’hôte n’est pas n’importe qui… Maurice Edmond Sailland, dit Curnonsky, n’est rien moins que LE journaliste gastronomique français, dont les saillies sont publiées dans plusieurs journaux et dont les articles sur la défense de la cuisine française lui ont valu en 1927 d’être élu « Prince des gastronomes » après un vote des cuisiniers, restaurateurs et gastronomes organisé par la revue Le Bon Gîte et la Bonne Table. Pour la petite histoire, Curnonsky serait peut-être l’inventeur du mot Bibendum, le surnom du bonhomme en pneus Michelin et certainement à l’origine de ce qui deviendra le Guide Michelin. On imagine donc la pression en cuisine et dans la tête de cette bonne madame Gérard.

Imaginons la scène: les hommes sont au salon, devisent politique et affaires (toutes choses difficiles à comprendre, croit-on à l’époque, pour les écervelées qui officient, justement, à l’office) tandis que les porteuses d’une paire de chromosomes X s’affairent aux fourneaux. Et voilà que dans l’affolement, un accident se produit: du paprika se répand dans la cocotte où mijote un poulet de Bresse. Aïe. Rappelons-nous que pour une marée tardive, Vatel, le cuisinier de Louis XIV n’avait point hésité à se suicider (ce qui avouons-le, était un tantinet exagéré). Qu’allait donc faire madame Gérard? Figurez-vous que, contre toutes les attentes de ce début de XXe siècle bourgeois et misogyne, elle se met à réfléchir au meilleur moyen de sauver les meubles et la réputation de son mari. Et pour adoucir le feu de l’épice, additionne à son poulet du vin blanc de Bourgogne, de la crème fraîche et du comté râpé. Tout en engueulant probablement la fille de cuisine, le petit personnel que voulez-vous c’est intolérable, on n’arrive plus à se faire servir correctement.

La bête est néanmoins servie et a l’heur de plaire au Prince des gastronomes qui, en l’honneur de son hôte baptise la recette du nom de « Poulet à la Gaston-Gérard » ce qui prouve 1) que décidément, il n’était même pas venu à l’idée de cet homme réputé intelligent que ce plat puisse être une invention féminine et 2) que madame Gérard était une sacrée rouée, puisqu’elle a servi son poulet avec l’air de l’habituée qui en fait tous les dimanches alors même qu’elle devait suer des rigoles sous sa robe.

Heureusement pour Dijon, Gaston Gérard ne s’est pas contenté de donner son nom à une recette à laquelle il n’a absolument pas contribué: il a également baptisé des réalisations qui sont, elles, entièrement de son fait. Et notamment celle-ci: élu maire de la capitale des Ducs de 1919 à 1935, il a, dès le début de son mandat, réfléchit à ce qui pourrait donner à sa ville une aura nationale. Or qu’est-ce qui définit le mieux Dijon, sinon sa gastronomie? Et voilà comment en 1921, avec l’appui de l’industriel dijonnais Xavier Aubert, il crée la Foire gastronomique en s’inspirant du modèle lyonnais de la foire des soieries.

Et voilà aussi pourquoi il n’est pas mauvais d’avoir un peu de mémoire: en pleine année électorale, Dijon a décroché la timbale en devenant, avec trois autres villes françaises, « Cité de la gastronomie »: un porte-étendard plutôt malin et totalement cohérent avec son histoire qui devrait logiquement accroître sa notoriété et celle de celui qui dimanche en sera le maire pour les six ans à venir. « L’Histoire, aurait dit Karl Marx ne se répète pas, elle bégaie« . Dans le cas précis de Dijon, disons que l’Histoire repasse les plats. Mais dans une ville dédiée à la gastronomie, qui s’en plaindra?

 

 

 

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