La nouvelle galerie Volcano de Nuits-Saint-Georges voulait frapper un grand coup, exposant 35 dessins inédits de l’artiste new-yorkais Jean-Michel Basquiat. Patratas, voilà que l’authenticité des pièces est mise en cause. « Ce sont des faux grossiers, tous », assure le collectionneur Richard Rodriguez, ce dont se défend la galerie.

Les œuvres de Basquiat présentées à Nuits comme inédites. ©D.R.

C’est confortablement installé dans son salon, à Paris, que Richard Rodriguez apprend l’existence d’une exposition de 35 dessins inédits de l’artiste new-yorkais Jean-Michel Basquiat, à travers un reportage de France 3. « Je suis littéralement tombé à la renverse, c’est tellement énorme. Ce sont des faux grossiers, tous ! », affirme ce « collectionneur et ami de Basquiat ». Sans même voir les œuvres, sa conviction est faite : « Ce sont des gribouillis enfantins. Basquiat faisait des œuvres expressionnistes, et il avait aussi un très beau coup de crayon. » Un autre détail interpelle le septuagénaire amateur d’art. Basquiat a certes été très productif, dans sa trop brève carrière, réalisant près de 1500 dessins et 800 peintures, mais « il dessinait essentiellement sur des feuilles Canson ». Or, l’une des pièces présentées est une simple feuille de carnet à spirale.

Face à ces accusations, l’équipe de la Galerie Volcano, et surtout l’association Artefact Mundi, qui a monté l’exposition Basquiat, tentent de calmer le jeu. « Nous ne faisons qu’organiser une exposition, pour le plaisir de montrer de beaux dessins. Nous ne vendons pas les œuvres et l’entrée est gratuite », note Dominique Viano, dramaturge et membre d’Artefact Mundi. Sous-entendu, où est le crime, s’il n’y a pas de mobile, l’argent, en l’occurrence ? L’argument, pourtant, ne tient pas vraiment. Les dessins de Basquiat se vendent à coup de centaines de milliers d’euros, et une œuvre qui a été exposée bénéficie, vraisemblablement, d’une légitimité qu’elle n’avait pas avant d’être exposée. 

Une « validation tacite »

L’association assure disposer de nombreux documents assurant la traçabilité des œuvres exposées, notamment des certificats de cession, celles-ci ayant été revendues plusieurs fois. À nos confrères de France 3, elle précise s’être assurée « de l’authenticité des œuvres auprès d’experts, notamment avec Enrico Navarra », célèbre galeriste et grand spécialiste de Basquiat, décédé l’été dernier. Contacté par nos soins, le fils de M. Navarra sert un tout autre discours. « Nous ne pratiquons jamais aucune expertise. L’authentification des œuvres de l’artiste Jean-Michel Basquiat relève de l’exercice du droit moral dont l’Estate (ndlr, l’entité juridique qui gère l’œuvre de Basquiat) est titulaire. Nous n’avons par conséquent aucune qualité à nous prononcer et il est notoire que nous ne donnons jamais d’avis sur ces questions. Nous démentons donc formellement le fait qu’une quelconque expertise ait été menée par Enrico », précise-t-il.

Devant cette rebuffade, Dominique Viano concède avoir simplement transmis le catalogue de l’exposition à Enrico Navarra, et reçu « une validation tacite » de celui-ci. « Enrico Navarra a simplement insisté sur une mention à faire figurer dans notre catalogue : “ La succession Basquiat ne garantit, ni ne déclare que toutes les pièces présentées dans ce catalogue ont été créées par Jean-Michel Basquiat , ce que nous avons fait », note M. Viano.

À Poitiers, graff représentant Jean-Michel Basquiat signé du street artiste Rebeb. © Creative Commons / Flickr – Id n°THX 1139

Le problème de l’authentification d’œuvres inconnues

La problématique dépasse largement le cadre de cette polémique. L’Estate de Jean-Michel Basquiat, composé des deux sœurs de l’artiste – Lisane, née en 1964, et Jeanine, née en 1967 – refuse de se prononcer sur l’authenticité des œuvres non répertoriées du peintre, ceci afin d’éviter de s’exposer financièrement en déclarant telle ou telle pièce fausse, ce qui pourrait déboucher sur de coûteux conflits juridiques. Il n’y a pas d’autorité supérieure capable, donc, d’authentifier des œuvres à ce jour, laissant évidemment la porte ouverte à des faux.

Ce qui, aujourd’hui, est essentiel pour déterminer l’authenticité d’une œuvre, c’est son pédigrée. L’œuvre a-t-elle été exposée du vivant de l’artiste ? A-t-elle été publiée dans un catalogue d’exposition reconnu ? Qui l’a achetée ? Qui l’a revendue, etc. « Les dessins que nous exposons proviennent de la collection Danny Rosen, revendus à un collectionneur, qui en a revendu une partie à deux autres. À chaque fois, il s’agissait de ventes de gré à gré », assure Dominique Viano qui refuse de montrer les documents attestant ses dires, mais les tient « à la disposition de la justice ». Les 35 dessins inédits ne sont pas signés. « Nous avons repéré que certains monogrammes au dos de quelques uns de ces dessins sont apocryphes, ils n’ont pas été écrits par l’artiste », précise le commissaire-priseur dijonnais Guilhem Sadde.

Pour l’heure, l’exposition Basquiat se poursuit, mais devant le début de polémique, un des collectionneurs ayant prêté des pièces songerait à les retirer, selon Dominique Viano. La gendarmerie de Nuits-Saint-Georges a été alertée par Richard Rodriguez, mais n’a pas officiellement ouvert d’enquête. « Nous en sommes au stade de la recherche d’information », nous a-t-elle expliqué.

Qui est Richard Rodriguez, l’accusateur ?
Comme un chien dans un jeu de quilles, Richard Rodriguez ? Le septuagénaire qui jette aujourd’hui le doute sur l’authenticité des Basquiat exposés à Nuits-Saint-Georges par la galerie Volcano est regardé avec une vraie méfiance par les protagonistes. « Ce monsieur n’a pas de patente ni d’assurance, et n’est pas forcément crédible sur l’ensemble du marché de l’art », note le commissaire-priseur Guilhem Sadde, consulté pour l’exposition. Un procès en incompétence déjà tenté en 1994, quand le même Richard Rodriguez met en cause l’authenticité de trois peintures de Basquiat, exposées par le célèbre galeriste parisien Daniel Templon à la Fiac (Foire internationale de l’art contemporain). La justice, pourtant, donnera raison à Rodriguez, les trois tableaux litigieux étant reconnus comme des faux. Richard Rodriguez ne rentre pas bien dans le cadre étroit du marché spéculatif de l’art. Juriste de formation, il collectionne d’abord des dessins renaissance des XVI et XVIIe siècles, avant de s’intéresser à l’art contemporain, découvrant précocement Keith Haring, puis Jean-Michel Basquiat, dont il se dit l’ami. En 1987, il achète Gri Gri, une pièce du peintre. Le 12 août 1988, Jean-Michel Basquiat décède d’une overdose. « Je ne fais que défendre la mémoire d’un artiste qui m’est cher, et l’intégrité de son œuvre », assure Richard Rodriguez pour expliquer son implication dans l’affaire nuitonne. 

Richard Rodriguez, collectionneur et ami de l’artiste qui ne fait pas l’unanimité dans le paysage, a notamment obtenu gain de cause en 1994 dans une affaire similaire. ©D.R.

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