Notre chronique #LaVigneContinue prend le pouls des vignerons en période de Covid-19. Deuxième volet à Couchey avec le domaine Derey Frères, qui porte bien son nom puisque Romain, Maxime et Pierre-Marie travaillent avec leur père Pierre. Le premier nous répond.

Pierre Derey avec ses fils Maxime et Romain durant les vendanges 2019. © Bénédicte Manière

FICHE D’IDENTITÉ

Création : Après-guerre (famille vigneronne depuis 1650)
Surface plantée : 20 ha en propriété, essentiellement sur Marsannay
Aires d’appellations : Dijon, Marsannay, Fixin et Gevrey
Production moyenne : 70 000 bouteilles/an


Quels symptômes « coronavicieux » ressentez-vous ?

Romain Derey : L’impact sur le chiffre d’affaires est violent. Environ 30% provient des particuliers en direct, via des salons de type Vignerons Indépendants ou la vente au caveau. L’événementiel, on aime ça. Alors forcément, toutes ces annulations comme ProWein en Allemagne, un autre salon au Luxembourg, nos journées portes ouvertes les 4 et 5 avril… ça fait beaucoup.

Et puis, l’export est aussi touché. Un client de Hong Kong vient de repousser la commande d’une palette. En attendant, les frais fixes du quotidien tournent : la main d’œuvre, le coût des labours, la mécanisation, l’essence, les efforts de conversion en bio… Nous ne sommes pas les plus malheureux sur Terre, mais il ne faudra pas que ça dure trop longtemps.

On a aussi renoncé à certains investissements : les deux parcelles à replanter sur Dijon (Bourgogne rouge) et Couchey (Marsannay rouge), environ 1ha au total, attendront au mieux l’an prochain. Sur ce genre d’opération, il faut savoir qu’on peut raisonnablement récolter la quatrième année. La terre est déjà labourée, elle accueillera une couverture végétale pour la faire respirer ou un potager pour nous et les employés. On étudie le sujet. Bref, on fait comme tout le monde, on s’adapte.

Morne plaine, quoi…

Oui. Symboliquement, le printemps c’est l’embellie, les premiers soleils, les terrasses qui ouvrent et les commandes de restaurants qui arrivent. On sent une impulsion. Bien sûr, il y a toujours possibilité de commander en direct au domaine, en prenant les précautions qui s’imposent. Mais dans cette configuration, nous ne sommes sans doute pas la priorité de chacun et c’est bien normal. On le voit bien, en courses, l’ambiance est un peu pesante. C’est troublant, ce silence dans les vignes, sur les routes. Je ne suis pas d’un tempérament pessimiste mais ce « trou » est irrattrapable. 

Maxime et Romain en compagnie d’Ice Tea. © Bénédicte Manière

Vous avez de la ressource, quand même…

On espère recréer une dynamique au sortir de tout ça, faire des événements dès le mois de juin si c’est possible. Pourquoi pas à plusieurs vignerons, l’heure est à l’entraide.  Nous aurons tous besoin de ça pour tourner la page. Et en ce qui nous concerne, nous sommes vite rattrapés par une réalité comptable, avec un bilan annuel clôturé le 31 août.

« Au moins, on vit les choses
ensemble, en famille. »

Qu’est-ce qui vous fait tenir alors ?

On a l’habitude de vendre un peu de nos raisins au négoce, ce qui participe à la trésorerie. Une palette de marsannays rosés vient aussi de partir pour des marchés couverts à Paris, mais cela reste marginal. On a aussi activé le gel d’emprunt mis en place par l’État. On sait plus ou moins comment jongler, quelles mensualités vont sortir du compte ou pas. Ça permet déjà de verser les salaires à nos trois ouvriers, c’est la priorité. Ils sont à 35h/semaine, sans heure supplémentaire dorénavant. De notre côté, on se tire un salaire au rasoir. Moi pour rembourser mon prêt étudiant, par exemple. Au moins, on vit les choses ensemble, en famille, avec nos parents, mon frère Maxime, son épouse Alaïs et notre frère cadet Pierre-Marie. Il devait partir travailler une saison en Nouvelle-Zélande. Du coup, on a quand même réussi à ouvrir quelques bouteilles pour fêter son anniversaire !

Et la vigne, dans tout ça ?

C’est vrai, elle ne connaît pas plus le Coronavirus que les jours fériés. Chez nous, elle n’a pas encore débourré (ndlr, quand les bourgeons s’ouvrent et laissent apparaitre leur bourre, le petit duvet qui deviendra feuilles). Le travail des sols et les réparations diverses (fils et piquets) vient d’être mené. Il nous reste à attacher les baguettes et réceptionner 3500 jeunes pieds pour replanter la vigne qui meurt chaque année – principalement de l’esca, une maladie du bois dûe à des champignons – ou est parfois abimée par le labour au tracteur.

Chacun est séparé de trois rangs et prend toujours le même véhicule, dans lequel il a son matériel. Ça ne nous enchante pas d’un point de vue écologique, mais c’est comme ça… Côté cuverie, la mise en bouteilles de nos 2018 est prévue le 22 avril, en accord avec le cycle de la lune. Comme le commerce est mou, au moins, on a le temps pour aller aux vignes. Heureusement qu’on aime ça !

Propos recueillis par Alexis Cappellaro

Laisser un commentaire