Travail et insertion sont au cœur des préoccupations de la Région Bourgogne-Franche-Comté, qui vient de lancer une nouvelle offre de formation destinée aux personnes très éloignées de l’emploi : le Dispositif Amont de la Qualification (DAQ) 2.0. Entretien avec Océane Charret-Godard, sa vice-présidente qui défend le sujet sur de nombreux fronts. 

Psychologue du travail de formation, élue dijonnaise et régionale, présidente de Creativ, la vice-présidente Océane Charret-Godard porte des casquettes multiples au service de l’emploi. © Région BFC

Dans cette période aux horizons si limités, quel constat général peut faire la psychologue du travail que vous êtes ?
Cette période est aussi anxiogène qu’elle est intéressante à plusieurs égards. Notamment sur les questions liées au travail. Les enjeux autour de l’organisation du travail sont nombreux. Le télétravail a totalement réinterrogé les temps de vie personnelle et professionnelle. Les entreprises ont dû faire preuve d’agilité et d’adaptation pour repenser leur organisation. Tout comme les salariés. Il faudra capitaliser sur ces évolutions car je suis persuadée qu’il y a aussi du positif. 

De nouveaux réflexes ont été activés ?
Au premier confinement, beaucoup de salariés ont contacté la Région sur le sujet des transitions professionnelles. S’il y a des épreuves de vie extrêmement douloureuses et compliquées, il y a aussi des personnes pour qui ce temps a été l’occasion de réinterroger le sens de leur travail. Je voudrais souligner le travail de qualité fait par l’association Transitions Pro et les acteurs du Conseil en évolution professionnelle (CEP) accompagnant les projets de reconversion et de transition professionnelle.

La première génération du DAQ a été mise en place en 2017, pour un budget annuel de 23 millions d’euros. En quoi la version 2.0 passe-t-elle à la vitesse supérieure ? 
Je vous le confirme, la vitesse supérieure est bien enclenchée sur le DAQ 2.0 ! Les demandes pour entrer sur le DAQ 2.0 sont supérieures à l’année dernière. Sa force repose sur un triptyque : souplesse, sécurisation et individualisation des parcours avec un enjeu de valorisation et de développement des compétences : conforter les savoirs de base dans un contexte professionnel, se remobiliser, construire son projet professionnel, approfondir sa maîtrise de la langue française… Une attention particulière se porte sur la sortie du dispositif puisque les personnes seront suivies durant six mois. Nous sommes très attachés à la question de l’accompagnement et de l’intermédiation. Cela ne peut se faire sans les 50 organismes de formation pleinement investis pour faire du DAQ un véritable service aux publics dans les territoires.

Cette offre de formation intégralement prise en charge par la Région s’adresse à celles et ceux « très éloignés de l’emploi ». Que peut bien recouvrir une telle définition ? 
En Bourgogne-Franche-Comté, un demandeur d’emploi sur deux a plus de 12 mois de chômage. Un sur quatre plus de 24 mois. Il s’agit de femmes et d’hommes enfermés dans cette inaction, pas ou peu qualifiés, exclus du marché de l’emploi. 15 000 personnes intègrent chaque année une formation du Conseil régional. 70% d’entre elles n’ont pas de diplôme ou inférieur au Bac. Ce sont vers ces publics, pour ces publics, qui ont besoin de plus d’attention, que se portent nos actions. C’est la justice sociale. C’est un choix politique. La Région Auvergne-Rhône-Alpes, par exemple, a préféré opter pour former les publics les plus autonomes sur le marché de l’emploi. Nous assumons en BFC d’apporter des réponses politiques, pragmatiques et humaines.

La jeunesse est particulièrement touchée par la situation. Quel message lui adresser ? 
Oui, la période est très difficile et douloureuse pour beaucoup de jeunes. Le gouvernement avait une belle opportunité de mettre en place un RSA pour les jeunes de 18 à 25 ans. À cela, ils préfèrent hypothéquer l’avenir des jeunes. Dont acte. L’isolement, la précarité, le manque de perspectives…La Région fait sa part en débloquant des aides exceptionnelles pour les étudiants les plus en difficulté à hauteur de 200 euros. Pour autant, je veux dire à toutes ces jeunes femmes et ces jeunes hommes que la société n’a jamais eu autant besoin de sa jeunesse pour inventer de nouveaux modèles plus résilients, plus solidaires, plus économiquement responsables. Ils sont créatifs, innovants, conscients des enjeux à l’échelle de l’humanité.  J’admire leur raisonnement systémique, leur quête de sens. Encourageons-les, sollicitons-les, faisons-leurs confiance. 

À quels métiers en tension ces parcours de formation peuvent être bénéfiques ?
Dès la fin du premier confinement, la Région a travaillé avec la Direccte, Pôle emploi, l’Association régionale des missions locales, les partenaires sociaux à un plan de relance visant les emplois, la formation, la sécurisation des parcours. Des diagnostics très détaillés ont été lancés dans les territoires afin de mesurer l’impact de la crise sur les métiers, sur les besoins en compétences… L’industrie, la vigne, le BTP, les services à la personne ressortent comme des secteurs en tension.

Avez-vous un exemple inspirant d’un parcours réussi grâce au DAQ ?
5 000 Burgo-comtois ont intégré le DAQ en 2020. Les belles histoires sont nombreuses… Les accompagnements sont sur-mesure, à la carte, adapté aux besoins des personnes. Certains ont besoin de consolider les savoirs de base comme les maths, le français, d’autres iront sur du FLE (français langue étrangère). Je peux vous parler de Sandrine, 45 ans, originaire du Jura. À la suite d’une rupture conventionnelle, elle a quitté sont emploi de serveuse. Sans formation initiale, elle souhaitait s’orienter vers un autre métier, dans le secteur médical. Pôle emploi lui a proposé le DAQ de Louhans. Après les premiers rendez-vous avec sa formatrice, elle fait deux stages dans un Ehpad et en accueil de jour pour des patients atteints de maladies cognitives. Son projet professionnel s’est affiné : elle a choisi de devenir aide-soignante. Tous les dix jours, Sandrine a un entretien avec sa formatrice, elle s’oriente vers une formation d’aide-soignante. 

Signature de l’avenant au PRIC, le 8 janvier 2021, à l’école de maroquinerie d’Avoudrey (société SIS) de Valdahon (25), en présence de la ministre du Travail, Elisabeth Borne. © Région BFC

Les organismes partenaires sont le socle de la démarche. Comment la Région entend gérer ces relations ? 
En tant que vice-présidente, j’accorde beaucoup d’attention à la méthode. L’enjeu des compétences dépasse le cadre de la formation. C’est pourquoi, en 2018, avec Emfor (Emploi, Métiers, Formation, Orientation en BFC), nous avons co-construit la feuille de route de la politique régionale : acteurs de la formation, de l’économie, de l’emploi, partenaires sociaux, Pôle emploi, Direccte, Missions locales, Maisons de l’emploi, Plie se sont réunis durant un mois. 600 participations aux cinq groupes de travail mis en place. Des comités de pilotage et autres réunions avec nos partenaires se déroulent fréquemment. Je suis très attentive, y compris dans la période que nous vivons, à conserver ce lien, à rester à l’écoute. Je remercie les services du Conseil régional pour le professionnalisme dont ils font preuve chaque jour. 

Enfin, plus personnellement, vous êtes la « Madame travail » de la Région et de Dijon Métropole. Comment ces deux engagements, à deux échelles différentes, arrivent-il à cohabiter ? Faut-il y voir un avantage particulier ?
Je suis passionnée par ces sujets, c’est vrai ! L’emploi est un vecteur essentiel de la dignité, de la liberté, du citoyen. Je suis convaincue que les nouvelles compétences et les nouveaux métiers sont au cœur d’une économie plus responsable et solidaire. Incontestablement, depuis plusieurs décennies, les temps de vie ont évolué. Psychologue du travail, élue dijonnaise et régionale, présidente de Creativ à Dijon, la cohérence et le pragmatisme me guident. J’ai bien conscience qu’être « Madame travail » demande de la patience et du courage ! 

En effet, vous avez bien choisi votre moment…
Oui, s’attaquer au sujet de l’emploi dans un contexte de crise et de mutations de la société n’a rien d’aisé. C’est passionnant, encore faut il accepter que cela prenne du temps… Accepter aussi de sortir du déni, car ce n’est pas si simple de retrouver un emploi, et encore moins d’être une entreprise. Les carrières ne sont plus linéaires, le CDI n’est plus la norme, les plus jeunes d’entre nous ne veulent plus perdre leur vie à la gagner, les révolutions numériques, robotiques, les mutations économiques et la nécessaire transition écologique et environnementale impliquent de repenser nos modèles. Avec Creativ (la Maison de l’emploi et de la formation du bassin dijonnais), nous imaginons un nouveau contrat de travail : un « CDD rebond », qui permet un cadre de travail adapté aux contraintes des entreprises avec un parti pris très clair en direction des personnes qui subissent les contrats courts. Nous devons faire preuve de pédagogie et de patience… Convaincre demande du temps !   

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