Disparu des vallées de la Norge et de la Tille où il prospérait autrefois, le houblon refait son apparition à Saint-Julien, au nord est de Dijon. Début septembre, DijonBeaune.fr a suivi la dernière récolte manuelle du jaune de Bourgogne, une variété ancienne qui finira dans les cuves d’une microbrasserie locale.

Soutenues par des poteaux de bois, les ficelles en chanvre sont coupées à 2 m de haut pour décrocher la liane, qui sera débarrassée de ses « pompons » à même le rang par des cueilleurs assis sur des chaises de jardin. Ces cônes mis en panier passeront au séchoir familial avant d’être emballés sous vide et livrés à la Brasserie des Trois Fontaines à Bretenière. © Isabelle Smolinski

En cette belle matinée de début septembre, une cinquantaine de cueilleurs bénévoles se pressent dans la petite parcelle d’une dizaine de rangs qui borde la Norges, à quelques kilomètres au nord-est de Dijon. Toutes générations confondues, amis, amis d’amis et parents se sont donné rendez-vous à Saint-Julien pour un événement devenu rare : la récolte du houblon. Une récolte manuelle on ne peut plus traditionnelle et pourtant signe de renouveau dans cette commune où les dernières houblonnières avaient été arrachées en 1989. Sous de grands arbres, ça rigole autour des tables installées pour le café, le casse-croûte et la tireuse à bière de la Brasserie des Trois Fontaines (Bretenière), sans laquelle cette résurrection n’aurait peut-être pas eu lieu.

L’histoire commence en 2007 quand Christophe Mairet, fils des derniers houblonniers de Saint-Julien et technicien de maintenance dans l’industrie, est invité par un collègue à boire un coup à la Brasserie des Trois Fontaines. En discutant avec le brasseur Virgile Berthiot, il apprend que ce dernier n’arrive pas à s’approvisionner en houblon local. Pour une raison simple : on n’en produit plus depuis la fin des années 90 (lire encadré plus bas). C’est le déclic pour Christophe et ses souvenirs d’enfance : « Mes parents avaient conservé dans un coin de leur jardin un pied de tardif jaune de Bourgogne, une variété ancienne très aromatique en voie de disparition. Je suis donc parti de ce plant, que j’ai bouturé, pour relancer une petite production artisanale. »

Une souche providentielle à l’origine des quelque 3600 pieds actuels et d’une récolte dont la Brasserie des Trois Fontaines a l’exclusivité depuis 2010. Forte de ce premier succès et d’une demande croissante de la part des microbrasseries qui veulent jouer la carte du local, cette production de houblon en conversion bio est appelée à se développer sous l’impulsion du Meix d’Or Bio, une société civile d’exploitation agricole (SCEA) montée l’an dernier par Christophe Mairet, son fil Matthieu, ingénieur dans l’industrie, et un autre jeune trentenaire de Saint-Julien, Brice Mosa, technicien d’expérimentation en production végétale.

Replanter d’autres variétés de houblon

« Cette année, nous avons récolté environ 200 kg de cônes sur un hectare, mais on prévoit d’en planter deux de plus l’an prochain, pour un objectif de 4 à 8 hectares à terme, annonce Matthieu Mairet, gérant de la SCEA. L’idée est de diversifier notre offre en plantant d’autres variétés anciennes de houblon, plus ou moins précoces ou tardives, aromatiques ou amérisantes, afin de répondre aux besoins grandissants des brasseurs locaux. Sachant qu’il faut compter un kilo de cônes pour 1 000 litres de bière, et qu’il n’y a plus que deux houblonnières en Côte-d’Or (ndlr, la seconde est à Corberon, chez Adrien Darphin, qui produit notamment pour la brasserie beaunoise Bellenium), nous sommes très sollicités ! »

« Entre l’infrastructure des poteaux et le fait que la plante ne produise vraiment qu’au bout de trois ans, un hectare de houblon c’est 100 000 euros d’investissement. »

Ce développement passera par des investissements, notamment une machine à récolter (voir post ci-dessous), qui sonne le glas de la cueillette manuelle l’an prochain. D’importants efforts personnels aussi puisque nos trois associés ont encore tous conservé leur activité professionnelle à côté de leur projet agricole : « Entre l’infrastructure des poteaux (ndlr, ici réalisés en robinier faux-acacia du pays Seine et Tilles) et le fait que la plante ne produise vraiment qu’au bout de trois ans, un hectare de houblon c’est 100 000 euros d’investissement. D’ici cinq ans, j’espère pouvoir en vivre, mais pour l’instant, il faut travailler, être patient, laisser le temps au temps », explique Matthieu Mairet en bon paysan qu’il n’est pas encore complètement.

Coriandre, safran et légumes bio

En attendant, le brasseur Virgile Berthiot est enchanté par la qualité du tardif jaune de Bourgogne dont il est encore le seul à profiter. « Un houblon très fin et fruité, avec des notes citronnées », qui parfume subtilement ses bières, La Mandubienne notamment. Cette année, en plus des fleurs de houblon, Le Meix d’Or Bio lui a fourni un sac de graines de coriandre issues d’une parcelle expérimentale pour aromatiser ses bières blanches et de Noël. Dans le même souci de diversification, l’exploitation agricole de Saint-Julien s’est aussi lancée dans le safran avec 30 000 bulbes plantés pour les restaurateurs et les particuliers (il faut 150 à 200 fleurs pour faire un gramme du précieux épice doré). Elle est aussi en train de lancer sur 2 hectares une activité maraichère, en bio et en vente directe, qui devrait faire vivre un quatrième associé dès le printemps 2021.

Un peu comme dans le hameau provençal du film Regain de Marcel Pagnol (d’après le roman de Giono), Saint-Julien retrouve peu à peu sa source vitale, celle du houblon local qui irrigue à nouveau une agriculture respectueuse de la nature et des hommes. Trinquons à la santé de ce renouveau !

Quand le houblon prospérait en Côte-d’Or
Si le houblon a été introduit en Bourgogne et en Flandre par le duc Jean sans Peur, qui fonda en 1409 « l’Ordre du houblon », ce n’est qu’en 1833 que Victor Noël, ancien maître des forges à Beire-le-Châtel, relança sa culture en Côte-d’Or. Suite à l’annexion de l’Alsace-Lorraine (région houblonnière par excellence) par les Allemands après la guerre de 1870, de nombreux producteurs alsaciens vont essaimer vers le sud de la Haute-Marne, puis la vallée de la Saône via la Norge et la Tille. Cette activité va constituer une ressource importante pour les cantons de Mirebeau-sur-Bèze, Fontaine-Française, Is-sur-Tille et Selongey. Ainsi, 400 ha de houblon sont plantés en Côte-d’Or en 1870, 1 000 ha en 1880, 1123 ha en 1900 (la Côte-d’Or est alors le premier département houblonnier de France avec une production de 42 tonnes), 800 en 1929, 300 en 1931, 125 en 1957, 60 en 1975… En 1996, la logique économique des grands brasseurs industriels aura finalement raison des deux derniers hectares de houblon côte-d’orien à Bèze (où l’on peut encore voir un ancien séchoir à houblon en bois).

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