Dijon Beaune Mag

Charlotte Fougère : J’ai fait la rencontre d’André l’an dernier, quand il est venu jouer à la Lanterne Magique avec Élodie Frégé (ndlr, qui clôturera le festival par un concert au Théâtre de Verdure). Nous avons diné tous ensemble après le concert. On se connaissait depuis à peine deux heures et, au fil des discussions, on s’est dit : « Allez, on fait un festival. » C’est la première fois que la Ville de Beaune organise un événement d’une telle envergure. André n’est pas seulement un musicien, c’est un entrepreneur, quelqu’un qui aime profondément les artistes, qui aime faire éclore de nouveaux talents. Pour toutes ces raisons, nous souhaitions qu’il porte avec nous le festival Belen.
André Manoukian : Je fonctionne beaucoup au feeling. Avec Charlotte, j’ai eu l’impression que l’on se connaissait depuis toujours. Je ne connaissais pas vraiment Beaune avant ce concert l’an dernier et j’ai tout de suite senti un lieu habité. C’est un carrefour de cultures incroyable. Nous avons échangé à la manière de deux musiciens qui se rencontrent, ça a matché.
C.F. : Pour que le public soit présent, il faut proposer quelque chose de nouveau, qui aiguise sa curiosité et participe à son éducation artistique. Une ville cosmopolite comme Beaune doit continuer de rayonner. Cela passe par une programmation culturelle variée, toujours en mouvement.
A.M. : C’est important de faire découvrir des artistes méconnus. Quand j’ai créé Cosmo Jazz à Chamonix, 90% du public ne savait pas ce qu’il venait écouter. Il cherchait une expérience. C’est exactement ce que nous souhaitons faire à Beaune.

A.M. : À Chamonix, quand j’ai déboulé, ils se sont dit « Tiens, c’est bizarre, qu’est-ce qu’il vient faire ici celui-là ? » (rires) Mon premier concert était avec un flutiste népalais… ça les a scotchés. Chaque lieu a sa culture, sa sensibilité, c’est passionnant. Le plus important est de mettre en musique la beauté de chaque territoire.
A.M. : J’aime l’interférence entre un lieu et une musique. Et ici, pouah, ça vibre ! Nous avons la chance de faire une musique libre et improvisée : le jazz. Ce qu’on fera aux Hospices de Beaune, on ne l’aura donc jamais fait ailleurs. Beaune, c’est un peu la route des Templiers. Et les Templiers, ils allaient vers l’Orient. Tirer sur les fils de la musique, c’est raconter l’histoire des hommes en temps de paix, là où l’histoire ne retient que les guerres.
A.M. : Je n’ai jamais vu une cérémonie pareille. C’était impressionnant de voir tant de gens réunis autour du vin, comme certains peuvent se réunir autour de la musique. Je me suis senti accueilli par une fraternité qui m’était étrangère jusqu’alors. Noé était le premier vigneron, et son arche a atterri au mont Ararat (ndlr, sur le haut-plateau arménien). Tout d’un coup, je me suis dit : on est reliés, les patrons de la Bourgogne sont des Arméniens ! (rires)
A.M. : Je ne suis pas dans le calcul. Je vais là où mon feeling me mène. Ce n’est pas évident de faire des jolies rencontres. Parfois, on ne trouve pas. Quand j’ai commencé à m’intéresser à la musique de mes ancêtres, il y a une dizaine d’années, j’ai cherché des chanteuses arméniennes. Je n’en ai pas trouvé. Le peuple arménien est tellement obsédé par le génocide qu’il se dit : « L’Orient, c’est pas pour nous. On est des occidentaux, c’est tout. » Du coup, toutes les filles veulent chanter comme Lara Fabian ou Céline Dion. Je n’arrivais pas à trouver un truc roots. J’ai l’air de faire plein de projets, mais je vous assure qu’il y a de la recherche. Je suis obligé d’avoir les écoutilles grandes ouvertes. Pour cela, il faut être en état de désir permanent, ce qui est parfois un peu fatigant… Comme disent les Grecs, la chance c’est attraper un cheveu dans le vent avec deux doigts.
A.M. : Je n’en ressentais simplement pas le besoin. Et cela s’est fait au hasard, quand on m’a demandé de composer la musique pour un documentaire sur l’Arménie il y a une dizaine d’années. Je me cherchais un petit peu à cette époque. Jusqu’ici, j’avais donné beaucoup d’importance aux chanteuses qui m’accompagnaient sur scène. J’en avais marre d’être dans ce schéma. Je voulais que mon piano redevienne ma chanteuse. La musique arménienne est la musique orientale la plus occidentale. On dirait du Ravel, c’est très mélodique. Pour une fois que mes ancêtres m’apportent autre chose que des névroses, je n’allais pas passer à côté de ça ! (rires)
A.M. : La musique mondiale est en train de se régénérer par l’Orient. Aujourd’hui, il n’y a pas beaucoup de groupes de jazz qui font des choses nouvelles aux États-Unis. Les Afro-américains ont dit : « On a été au bout du truc, maintenant cette musique va rentrer au musée. Mais c’est nous qui avons la clé. » La musique n’aime pas qu’on l’enferme. Le jazz, ça ne veut rien dire selon moi. C’est simplement de la musique improvisée. Pour la deuxième édition de Belen, je ferai un duo avec le pianiste classique Jean-François Zygel. On va improviser du Chopin, du Bach, du Mozart, qui faisaient des battles à l’époque. On va leur montrer que le jazz n’est pas mort !
A.M. : J’ai envie de me frotter aux voix bulgares. Il y a peu, j’ai rencontré Dafné Kritharas. Elle m’a donné envie qu’on monte sur scène ensemble. La langue grecque est une des langues les plus mélodiques et rythmiques qui soit. Cela promet un sacré voyage ! Aujourd’hui, à Paris, il y a une génération de musiciens trentenaires très talentueux qui jouent tous ensemble, qui ont été élevés à la musique classique occidentale. Dafné en fait partie, elle joue avec des Kurdes, des Turcs, des Azéris… Tout ça, ça se mélange et c’est en train de fabriquer la musique de demain. Beaune sera un laboratoire de cette musique de demain.
📆 Festival Belen, du 13 au 15 octobre à Beaune. Programmation et billetterie en ligne ici.
