Dijon Beaune Mag
En renouvelant avec encore plus d’ambition, le 19 septembre prochain, son opération caritative pour rénover le Définitoire de l’abbaye de Cîteaux, le château du Clos de Vougeot se montre plus que jamais à la hauteur de sa filiation. Grâce à une grande chaîne de solidarité viticole, ce vaste bâtiment du XVIIe siècle deviendra, à l’horizon 2032, un véritable centre de la culture et de l’histoire cistercienne en Europe.

Corsetée par des échafaudages, son émouvante silhouette de pierre et de brique mue tranquillement, en contrebas du monastère de Saint-Nicolas-lès-Cîteaux. Édifié au XVIIe siècle, survivant de la Révolution mais las de ses différentes vies entre sucrerie, colonie pénitentiaire agricole pour enfants puis lieu de stockage, le Définitoire de l’abbaye de Cîteaux est l’un des derniers témoins de l’incroyable rayonnement spirituel de l’ordre bourguignon fondé en 1098.
« Cîteaux a compté jusqu’à un millier d’abbayes filles en Europe, de la Norvège à la Terre sainte, du Portugal à la Lituanie. Le Définitoire rassemblait, lors de grands chapitres généraux, ces abbés séparés de corps mais unis dans l’esprit », pose l’incollable frère Benoît, à la base de ce projet de restauration inédit lancé en 2022, au sujet de ce qu’il considère comme étant « les prémices d’un Parlement européen et de notre fonctionnement démocratique d’aujourd’hui ».
L’enjeu d’une triple résurrection patrimoniale, spirituelle et culturelle dépasse donc d’assez loin le périmètre bourguignon. D’ici le début des années 2030, le Définitoire deviendra le lieu de partage de la pensée et de la culture cisterciennes, accessible au grand public comme aux chercheurs et historiens (lire encadré en fin d’article).


Confié à l’architecte en chef des Monuments historiques Martin Bacot, ce projet est chiffré à près de 15 millions d’euros. « Totalement hors de nos capacités, nous n’aurions jamais osé sans un élan collectif », confesse frère Benoît, heureux de voir État, Région et Département se reconnaître dans ce projet patrimonial de grande envergure, chacun ayant apporté 2,5 millions d’euros.
De son côté, la Fondation du patrimoine en a fait « l’un des projets phares de la Bourgogne-Franche-Comté », selon son délégué régional Jean-Christophe Bonnard, faisant état d’une cagnotte en ligne dépassant aujourd’hui le million d’euros de dons, dont 300 000 euros sont issus de la Mission Patrimoine portée par Stéphane Bern.
« Dans cette chaîne de solidarité, le monde du vin occupe une place singulière. L’extraordinaire rayonnement de l’ordre cistercien et son rayonnement spirituel ont développé en Bourgogne une viticulture de terroir sans égale », rappelle Aubert de Villaine, naturellement proche de ce projet en tant que président d’honneur de l’association des Climats du vignoble de Bourgogne. Sans les moines de Cîteaux, sans leur patient travail de structuration des terroirs et de labeur viticole, le château du Clos de Vougeot n’aurait jamais connu un tel destin.
L’ancienne cuverie vougeotine souhaite être digne de cette filiation. En 2022, le siège de la confrérie des Chevaliers du Tastevin fut à l’origine de l’opération « Clos de Vougeot pour l’Abbaye de Cîteaux », menée avec la Fondation du patrimoine. Un dîner de gala et une vente aux enchères de grands vins comme elle seule peut en organiser, en faisant appel à la générosité des domaines viticoles de Bourgogne.


« Cette première avait permis de récolter plus de 850 000 euros, soit 10% de la première tranche. Des vignerons propriétaires de parcelles en Clos-de-Vougeot avaient très généreusement constitué une cuvée commune inédite du grand cru sur le millésime 2020, une vingtaine de domaines avaient offert plusieurs lots d’exception », retrace son intendant général Arnaud Orsel, pierre angulaire du projet au nom de la confrérie.
Venu avec ses frères de bure pour cette première inoubliable, l’abbé de Cîteaux Dom Pierre-André Burton n’avait pas perdu une goutte de cette soirée de gala, ayant hérité de cette aventure initiée par son prédécesseur Dom Olivier Quenardel. Guillaume Poitrinal, le président de la Fondation du patrimoine et néo-vigneron à Beaune, avait fait spécialement le déplacement pour la cause.
L’acte II est programmé de longue date pour le 19 septembre prochain, avec un nouveau dîner de gala et des lots d’exception (jéroboams, magnums, verticales de grands millésimes…) confiés par près de 150 domaines à s’arracher aux enchères, sous le marteau de la maison Christie’s. 2026 marquera donc une nouvelle étape capitale dans cette refondation. « Nous espérons tous dépasser la barre du million », formule du bout des lèvres Arnaud Orsel, en guise de petite confidence pour une grande cause. Foi de Bourguignon !
Clos de Vougeot pour l’Abbaye de Cîteaux, acte II. Samedi 19 septembre. Inscriptions et informations sur billetweb.fr.
Cîteaux dit, Cîteaux fait ? Pas exactement. Lancé en 2025, ce chantier colossal mobilisera le talent d’artisans pendant encore au moins cinq ans, sur un rythme de huit tranches : cinq consacrées à l’enveloppe extérieure (maçonnerie, charpente, couverture, menuiseries) et trois dédiées à l’aménagement intérieur. « Notre travail porte actuellement sur la deuxième tranche, les maçonneries et la charpente. La restauration intérieure devrait commencer en 2029 », précise Martin Bacot, architecte en chef des Monuments historiques en Côte-d’Or.
Le Définitoire s’articulera autour de deux grands pôles. Le premier sera un espace de découverte ouvert au grand public. Au rez-de-chaussée, un parcours d’interprétation racontera l’histoire de l’ordre cistercien, son fonctionnement unique ainsi que son influence intellectuelle, spirituelle et culturelle à travers l’Europe. Expositions, médiation et scénographie contemporaine permettront de mieux comprendre ce que fut réellement le rayonnement de Cîteaux du Moyen Âge jusqu’aux Lumières.

Le second prendra la forme d’un vaste pôle conservation destiné aux chercheurs, universitaires et historiens. Le définitoire accueillera notamment les fonds et archives cisterciens aujourd’hui conservés par l’abbaye, ainsi qu’une remarquable bibliothèque héritée de l’abbaye de Melleray, en Bretagne. « Ce patrimoine documentaire exceptionnel témoigne autant de la spiritualité monastique que de l’ouverture intellectuelle des moines au XVIIIe siècle. L’opposition entre une France cléricale et superstitieuse d’un côté et la France des Lumières de l’autre n’était pas aussi caricaturale », témoigne frère Benoit lors d’une conférence de presse de présentation.
Déjà siège du Centre européen pour le rayonnement de la culture cistercienne (Cerccis), l’abbaye entend ainsi faire du Définitoire un lieu de mémoire, d’étude et de transmission. « Nous pratiquons l’ouverture au public depuis 1998 et souhaitons enrichir ce parcours, tout en canalisant les flux pour l’équilibre de notre vie monastique », conclut frère Benoit.