Avec Les larmes du vin, Daniel Picouly signe une « vinobiographie » drôle et émouvante. Le point de départ : son intronisation à la confrérie des Chevaliers du Tastevin, au château du Clos de Vougeot. Entretien avec l’écrivain, qui sera de retour en Bourgogne le 25 mars pour parrainer la 109e édition du Tastevinage.

Daniel Picouly en 2015 lors de son intronisation. © Bénédicte Manière

Comment est née l’idée de parler du vin ?
D’abord dans le Bordelais – pardon pour ça – il y a plusieurs années. J’étais invité à une conférence autour du vin et de la littérature. Comme je ne me voyais pas faire semblant d’avoir des références, j’ai utilisé un vieux principe : parler de soi ! Cet effort d’introspection en lien avec le vin a fait remonter quantité d’anecdotes. Mon intronisation à la confrérie des Chevaliers du Tastevin en 2015 fut le déclic, le point de départ symbolique. Je me suis mis à compiler des témoignages, à fouiller dans ma mémoire…

Pour vous aider, vous convoquez votre « chaperon-discours » Eymeric, sauveteur narratif bienveillant.
Eymeric, c’est un gars qui a rencontré beaucoup de récipiendaires du Tastevin, pour les préparer à leur discours d’intronisation. C’est une épreuve de parler du vin devant des connaisseurs, vous pouvez être intimidé et vous mettre en danger. Eymeric vous fait passer l’obstacle et vous invite tout doucement à sortir du discours convenu, car il sait qu’il y a des histoires humaines et très personnelles derrière.

C’est donc ça, le vin : un grand prétexte dans nos vies ?
Mais oui ! Il est là, tout près, à disposition. Personne ne peut dire qu’il n’a jamais été confronté au vin dans son existence, même sans en boire. Si on tire ce fil autobiographique, on va se raconter différemment, découvrir des choses pas si anecdotiques. Le vin est important au-delà du vin, dans la façon dont il nous constitue, notamment par rapport aux tentations – on parle ici d’une des plus délicieuses.

Justement, vous prenez le contrepied du fantasme de l’ivresse romanesque, du vin comme exhausteur de créativité…
Au tout début du livre, je cite Virginie Despentes : « Je n’aurais jamais écrit ce que je devais écrire si je n’avais pas arrêté de boire à 30 ans. » Elle a verbalisé mon ressenti. Cette modération a pour but de rester disponible pour l’écriture. Quand je me lève pour écrire, je ne me vais pas boire un verre. Sinon, je vais être rectifié ! Jamais le vin n’a produit chez moi une idée lumineuse. C’est le contrepied de la théorie du philosophe norvégien qui soutient que nous vivons avec une déficience de 0,5g/l d’alcool dans le sang et qu’il faut la rétablir en permanence, théorie reprise par le film Drunk, que j’ai adoré par ailleurs.

« Rectifié » ou pas, vous êtes du genre distrait : invité à présider le salon Livres en Vignes 2015, vous vous êtes perdu dans les vignes à n’en plus trouver le château du Clos de Vougeot…
Un grand moment (rires) ! J’étais avec mon « costard patate », mes chaussures noires et blanches pour représenter mon père et ma mère que j’ai emmené avec moi visiter les vignes d’une certaine façon, comme je l’ai expliqué dans mon discours. Vougeot, c’est très beau, cette façon d’enclore le paysage en le magnifiant. À cette époque de l’année, les vignes avaient l’air flambées, magnifiques. Alors oui, je me suis égaré, j’ai manqué la première partie de la grande dictée de Livre en Vignes, un peu honteux…

L’écrivain avait reçu la distinction dans le cadre du salon Livres en Vignes qu’il présidait. © Bénédicte Manière

La Bourgogne, ce n’est pas rien pour vous. Le p’pa Roger venait de la Martinique, mais la m’man Paulette était morvandiote…
Elle a tenu un café-bal à Garchizy et m’en a raconté quelques unes. Comme ce soir où, faute de stock, elle a servi une drôlerie qu’elle a fait passer pour du vin blanc. Personne s’est rendu compte de rien ! C’est dire si on n’était pas dans les grands vins de Bourgogne, chez nous. Les vins de bistrot ont forgé mes références. J’en ai découvert beaucoup lors de nos promenades. M’man nous faisait visiter toutes les églises devant lesquelles on passait. Pendant ce temps, mon père, un cégétiste agnostique, attendait au café du village pour goûter un petit vin local. Souvent, je l’accompagnais. Je me souviens bien de Vézelay.

Vous comparez vos romans à une grande saga familiale, une quête des origines qui se rapprocherait du« Picouly zéro ». Le vin semble faire tâche dans cette progression intime. Et pourtant, vous dites que c’est votre livre le plus personnel…
Oui, on m’a fait remarquer que je parlais de la couleur de peau – je n’en parle quasiment jamais. Je me suis étonné moi-même. Je creuse aussi le rapport avec mes parents : ils sont omniprésents. C’est troublant d’ailleurs, je ne trouve pas meilleur endroit qu’une église pour brûler un cierge et leur parler, alors que je suis 100% athée. Et puis il y a ma sœur, Martine, la petite dernière des 13 enfants, qui aurait dû avoir 70 ans le 4 mars et à qui je dédie ce livre.

Et puis il y a le vin, encore le vin. Avec ce complexe de ne pas maîtriser la novlangue, d’être un « cancre des cépages »…
Quand on vient d’un milieu populaire, on a l’impression qu’une langue incomprise est le signe de notre inculture. On s’attribue l’ignorance de cette langue. J’ai assez vite abandonné ce complexe à la fac, en côtoyant des gens d’un autre milieu social. Comme on ne connait pas, on rejoint la connaissance des autres, par mimétisme. C’est un peu du suivisme social. 

« Certaines dégustations s’éloignent de la science œnologique pour rejoindre le numéro de music-hall », écrivez-vous. Dans la famille, on se moquait volontiers de la flatulence verbale du sommelier…
P’pa imitait la tirade de Louis de Funès dans l’Aile ou la Cuisse. C’était la référence ! Quand il entendait parler du vin de façon précieuse, ça l’agaçait. Il a trouvé en de Funès le meilleur défenseur de son propos. Le « Château Léoville Las Cases 1953 », c’est un nom de code pour dire : « J’y comprends rien ! »

Et vous, pendant ce temps, vous aviez votre petit cahier de collectionneur…
Oui, je compilais soigneusement les étiquettes que je croisais sur mon chemin. L’intitulé des vins, des châteaux et des domaines, c’était de la poésie à mes yeux, un voyage en soi. À l’époque, quand on on trempait une bouteille, l’étiquette se décollait toute seule. Aux mariages, elles flottaient dans les bassines ! Je les faisais sécher, les repassais, puis les collais dans mon cahier…

Il parait que vous êtes particulièrement sensible au rapport qualité-prix. Vous êtes capable de faire déguster à l’aveugle un crémant à bas prix que vous trouvez excellent…
Ma douce dit que je suis chérophobe ! Ce truc vient de mes origines, j’ai gardé un rapport au prix des choses. Avec le vin, on a parfois le sentiment d’être projeté dans un monde démesuré par rapport à l’effet produit. Ces petites marottes me font du bien. Près de chez Albin Michel, il y a un magasin qui s’appelle Troifoirien, spécialisé dans le destockage. J’y achète tout le temps du vin, pour goûter, comparer. Certains vins sont plus proches de l’acide sulfurique, mais il y a quelques bonnes surprises (rires).

Un passage illustre bien ce grand écart : quand vous comparez la cave d’un HLM d’Orly et celle du George V, découverte en compagnie de Jean-Marc Boillot, vigneron à Pommard…
Notre cave d’Orly, dans les années 60, c’est l’époque où les gens rangeaient encore leur vin dans des caves hors d’usage, froides comme pas possible. Au George V, il y avait Jean-Marc, son épouse œnologue, le directeur, le sommelier… que des gens bien, c’était un festival ! Une vraie performance de dégustation. Ils partaient dans les millésimes, se défiaient, posaient le contexte historique de chaque vin. J’adore ces moments-là pour une raison bien particulière : je me tais ! Les vignerons m’émerveillent, ce sont des travailleurs, fils de travailleurs, qui bossent avec leurs mains et parlent avec passion de leur travail. En plus, ils ont le sens du cérémonial, du sacré. 

Le vin développe ça  ?
Oui, on n’ouvre pas une bouteille n’importe comment, on ne sert pas ses amis n’importe comment. On met de la valeur dans des gestes qui ne pourraient pas en avoir. Je suis de cet ordre-là : en toute chose, on doit mettre du sacré – pas au sens religieux du terme. D’un point de vue législatif, je trouve dommage qu’on traite le vin de façon aussi rigide, par le prisme du risque. Chez Jean-Marc, dans les Alpilles, j’ai découvert le bonheur simple d’une coupelle, quelques gouttes d’huile d’olive, du pain. Je suis fan de cette chorégraphie. Jean-Marc le fait avec tellement de naturel et d’évidence. Cela rejoint les valeurs simples que j’ai. Je suis de l’école où il fallait finir son assiette et la retourner pour avoir droit au dessert, un peu de fromage blanc avec de la confiture. C’est ça, l’art de la table. D’ailleurs, s’il y a bien un endroit où le cérémonial est fondamental, où on le célèbre avec force lors des chapitres de la confrérie, c’est le château du Clos de Vougeot !

Vous êtes un homme de théâtre. Faut-il s’attendre à une adaptation des Larmes du vin ?
C’est parti. Je suis en plein dans l’écriture. Je commence dans le ventre de ma mère, et il y a déjà tellement à dire jusqu’à mon baptême que j’en suis presque à 1h15 de seul-en-scène ! Je me focalise sur l’angle du début, drolatique, du gosse qui prend sa première cuite dans le ventre de sa mère (rires). Ce qui correspond à une réalité d’ailleurs : dans les années 50, boire un petit coup pendant la grossesse n’était pas un problème. J’ai trouvé le titre, car j’adore ce mot : Pompette

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