Domaine Parent : la philosophie de la terre

En ayant converti son domaine au bio en 2009, Anne Parent a fait un choix radical inspiré par ses pairs précurseurs. Non seulement elle ne regrette rien, mais elle associe cette reconversion à une philosophie qui dépasse de loin son rapport au vin.

Par Dominique Bruillot
Pour DBM79
Photos : Bénédicte Manière

Le périmètre de la prise de conscience d’Anne Parent ne se limite pas à ses vignes de Pommard. « Au Ceser*, je travaille sur l’alimentation locale et bio dans la restauration collective, un sujet passionnant et fédérateur », prévient celle qui est engagée sur plusieurs terrains à la fois, en tant qu’élue au Conseil départemental déjà, en tant que citoyenne plus largement. Le tout en suivant une ligne de conduite permanente, qui est celle de renouer avec la proximité. Cette révélation à l’environnement ne s’est pas faite du jour au lendemain. « Quand j’ai repris le domaine, j’avais alors une quarantaine d’années, une vendeuse d’engrais avait tenté de me faire croire qu’on pouvait voir à l’œil nu ce dont nos sols avaient besoin… Je ne suis pas de nature méfiante mais mon pragmatisme me sauve, j’ai besoin de comprendre pour adhérer à un projet », s’amuse encore la vigneronne. Quelques analyses plus tard, « en surface pour constater l’état du garde-manger, via un diagnostic pestiolaire pour voir si la vigne mange bien », Anne Parent convoque à nouveau la « phyto-commerciale » pour la confronter aux résultats. Cette dernière apprend du même coup qu’elle ne travaillera plus jamais avec le domaine Parent. Fin de l’histoire.

Plus précis, plus de caractère

Autant ne pas se cacher de cette réalité, la Bourgogne, surtout dans les années 80 et 90, n’a pas été un modèle de vertu. Certains spécialistes comme Claude et Lydia Bourguignon ont même lâché de manière provocante qu’il y avait plus de vie dans le sous-sol du Sahara que dans certains coins de nos vignobles. Dans le même temps, quelques figures influentes du vignoble, dont les Anne-Claude Leflaive, Jean-Claude Rateau et autre Anne Bize-Leroy donnent le ton d’une nouvelle ère qui penche pour le bio. « Ces gens-là ne sont pas des hurluberlus, ni des soixante-huitards attardés », se dit alors la toujours pragmatique Anne qui, en plein accord avec son chef de culture, décide en 2009 de passer la dizaine d’hectares de son domaine en bio : « C’est une véritable stratégie pour l’entreprise, qui concerne les équipements et le personnel, qui impose d’accepter d’éventuelles baisses de production, et le plus dur n’est pas de changer mais déjà de prendre la décision de changer ! » 

Le virage est à prendre avec précaution. « Il nous impose d’échanger avec les autres, de prendre des risques mesurés, mais c’est pleinement assumé car mieux vaut être acteur d’une évolution plutôt que de la subir », résume la vigneronne 100% Côte-d’Or qui, dix ans après, ne regrette rien. Les produits systémiques ont la vie dure, « ils entrent dans le métabolisme de la plante, alors que pourtant, on faisait du bio sans le savoir autrefois ». Le retour de la bouillie bordelaise et du cheval dans les vignes n’est donc pas qu’une culture de l’image pour les domaines convertis. Et la pratique du bio peut se faire sans pour autant tomber dans une forme d’intégrisme.

En 2009, Anne a fait appel aux conseils de ses pairs précurseurs. Elle se souvient de ses échanges avec Frédéric Lafarge. Elle s’en réjouit : « Cela ne veut pas forcément dire que le vin sera bien meilleur qu’avant, mais il aura plus de caractère, de tension, de vibration. La révélation se fait au moment de goûter le raisin, en présence d’une vigne heureuse dont les feuilles sont tournées vers le soleil, avec des raisins pulpeux et goûteux, de belles acidités et une expression aromatique propre au terroir. »

Ne pas choisir la facilité

Cela dit, le logo AB, présent sur les étiquettes du domaine (un jour prochain aussi sur celles de la partie négoce), fait-il mieux vendre ? « Pas nécessairement, mais je ne voudrais surtout pas que mon petit-fils me dise un jour, les yeux dans les yeux : ‘‘ Tu savais, mais tu n’as rien fait ! ’’ » L’argument pèse de tout son poids. Il rejoint cette philosophie d’une vie (re)connectée avec des ressources proches et naturelles, « qui fait prendre conscience qu’on ne peut pas manger du saumon fumé, de la viande, des fraises et du foie gras toute l’année, qu’il faut se méfier aussi de ces tomates qui poussent hors sol sous des serres et qu’on nous présente abusivement comme du bio ». En matière de bio justement, les viticultures alsacienne ou languedocienne montrent l’exemple. Un peu engoncée dans ses problématiques de foncier, donc de prix hors normes sur les marchés externes, la Bourgogne a pourtant tout à gagner à « ne pas choisir la facilité ». La nouvelle génération de vignerons côte-d’oriens semble concernée par ce défi, « elle doit se préoccuper de tout ça, c’est une question de philosophie, d’éthique et de pérennité de nos climats », encourage Anne. Les rouges sont toujours plus délicats à travailler. Ils représentent 90 % de la production en propriété d’un domaine qu’elle gère en parfait duo avec sa sœur Catherine. Le domaine emploie trois salariés dans ses vignes, six en saison et fait appel à une quarantaine de vendangeurs le moment venu. Et du Bourgogne Côte d’Or au Corton grand cru, tout est « AB » chez « AP ».   


*Comité Économique Social Environnemental Régional de Bourgogne-Franche-Comté.

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