Domaine des Hospices de Nuits : le passage de flambeau des régisseurs

Jean-Marc Moron transmet le flambeau à Laurence Danel à la tête du domaine viticole des Hospices de Nuits. Dotée d’un bagage solide, la nouvelle régisseuse continuera à porter la réputation grandissante de cette institution bourguignonne.

Laurence Danel ©Jean-Luc Petit/DBM

« L’hospitalier donne une philosophie différente du travail, il est au-dessus de nous. » Sans surprise, au moment de refermer le grand livre du domaine des Hospices de Nuits, Jean-Marc Moron demeure fidèle au régisseur humble et engagé qu’il fut pendant 36 vinifications.

Après avoir débuté au sein de la maison Boisset, ce Nuiton de souche a choisi d’exercer son métier ici-même, alors que tant d’autres font valoir leurs talents un peu partout dans les cuveries de la côte et dans le monde. Cela ne peut pas être un hasard. Comme le dit Ludivine Griveau-Gemma, son homologue du domaine des Hospices de Beaune, ils ne sont « que deux au monde à occuper ce poste ». 

Gare au lumbago ! 

Lancé dans le grand bain le 5 mars 1990, à deux semaines de la vente aux enchères, Jean-Marc Moron se rappelle de son recrutement par le directeur de l’hôpital Jean-Didier Lance et le sénateur-maire Bernard Barbier. Pas besoin de faire de grands discours sur le fait de travailler pour un hôpital vigneron : « À l’époque, la cuverie était au sein-même du bâtiment hospitalier, j’entendais les pensionnaires tousser au-dessus depuis mon bureau et me prenais un lumbago tout le mois de septembre à cause du taux d’humidité », sourit le vigneron, touché cette fois-ci non pas au dos mais au cœur quand il vît « la maison de retraite inaugurée en 1995 grâce au produit des ventes ».

Ce métier offre donc une souplesse intellectuelle bienvenue, au sein d’une institution suivie de près par le négoce local. Ce qui donne envie de bien faire. « Tout le monde venait déguster dans ce qui est encore perçu comme un étalon de l’appellation et du millésime », dit encore ce professionnel aux qualités avérées, curieux des nouvelles pratiques, reconnaissant dans un élan paradoxal « être de la génération où l’on prenait tout ce que la nature nous donnait, sans table de tri ». Les temps ont changé. « On ne travaille plus avec les mêmes certitudes et les vieux dictons. À quinze jours près, on ne sait pas ce qui peut nous tomber dessus », dit le vigneron, tout en s’interrogeant sur le niveau de résilience limite de la vigne « qui a fait de nous des enfants gâtés ». 

Certaines enchères furent plus mémorables que d’autres. Les présidents donnent une autre couleur à l’événement. « En 2010, Yves Duteil avait été adorable, il avait donné un concert a cappella pour les personnes âgées », se rappelle avec tendresse l’observateur du dernier rang, qui cite spontanément la classe d’une Sandrine Bonnaire ou de Francine Leca, première femme chirurgienne cardiaque en France. 

Cadeau de bienvenue

Laurence Danel se prépare à vivre cet événement bien particulier, où l’on place le résultat d’un an de travail collectif sous le feu des enchères. Sa prise de poste, effective en mai 2026, s’accompagne d’un « cadeau de bienvenue » des plus rares : le leg de trois parcelles sur le finage nuiton, portant la superficie du domaine à 13,3 ha. 

« Ce qui ressemble beaucoup à un domaine familial, qui se gère dans la proximité, mais avec un supplément d’âme », note sagement l’œnologue de 53 ans. Native de Boulogne-sur-Mer, cette petite-fille d’agriculteurs a le caractère des gens de la terre. « Mes parents travaillaient comme manutentionnaires à la cristallerie d’Arques, une petite ville de 10 000 employés », évoque-t-elle au sujet de cette verrerie historique, passée récemment aux JT nationaux suite à son placement en redressement judiciaire.

80,5 pièces dorment dans la cave du domaine des Hospices de Nuits-Saint-Georges, avant de passer sous le marteau d’iDealwine, dimanche 8 mars. ©Jean-Luc Petit/DBM

Les mentors Nadine et Robert

La tête bien faite, Laurence s’imaginait bien laborantine, après des études scientifiques et de biochimie à Lille. Le hasard lui fit faire ses vendanges dans le Beaujolais, puis beaucoup en Bourgogne, où elle fit la rencontre décisive de Nadine Gublin au domaine des Perdrix, en 1996. La grande œnologue était escortée de Robert Vernizeau, vinificateur de talent et en avance sur son temps. « Tu vas faire quoi dans la vie, avec ta licence de biochimie ? », avait lancé ce dernier, un brin interloqué, à la jeune et curieuse Laurence. 

« Ils m’ont ouvert la voie », considère l’élève reconnaissante au sujet de ces « deux mentors, deux personnalités très pointues et toujours en quête de qualité. Ils avaient déjà une grande ouverture d’esprit sur la vigne et le vin, avec de petits rendements, un élevage soigné ». Un DNO à Montpellier suivra finalement en 2003.

La Bourgogne ne l’a plus jamais quittée depuis, y compris dans sa vie personnelle, où elle épousa un chef de culture rencontré chez Bouchard Père et Fils : domaine de La Framboisière à Mercurey, château de Santenay, domaine Jean Féry dans les Hautes-Côtes de Beaune, Anne Parent à Pommard, et enfin le domaine Jacques Prieur de Meursault constituent un CV joliment garni. 

Vers le bio ?

De belles références pour une candidate passionnée et du genre endurante, amatrice de crossfit à ses heures perdues, désireuse de « relever ce beau challenge, au sein d’une institution qui me parle ». La conversion en bio du domaine, souhaitée par les Hospices Civils dans un souci de cohérence avec Beaune, étant par exemple une piste à explorer. 

Habitante de Labergement-lès-Seurre, cette maman de trois enfants est engagée au sein du conseil municipal. Elle sait donc bien que l’Ehpad Cordelier est inscrit dans le projet gériatrique de territoire des Hospices Civils. 

Faire du vin pour la cause hospitalière prend tout son sens. Jean-Marc, lui, a eu le temps de s’en faire une idée. D’ailleurs, va-t-il se la couler douce sous les tropiques ? « J’ai toujours aimé les pays nordiques, je rêve d’aller en Scandinavie au mois de juin ! »

Percer le plafond de verre

Le domaine d’à peine 13 hectares s’est donc adapté. Ses vins ont les faveurs des amateurs. Son aura n’atteint, il est vrai, pas encore celle de son homologue beaunoise, mais cela permet de capitaliser sur sa dimension de « trésor secret de la Bourgogne », comme le fit justement son nouvel opérateur iDealwine, arrivé l’an dernier. 

Ces efforts communs portent leurs fruits. « Nous avons fini par percer le plafond de verre, après avoir mis quinze ans à atteindre une première pièce à 10 000 euros, ce qui nous paraissait énorme à l’époque », observe Jean-Marc Moron. Aujourd’hui, une pièce de Nuits-Saint-Georges 1er cru « Les Saint-Georges », fleuron du domaine, s’adjuge à une somme record de 60 000 euros, plus que certains grands crus en novembre à Beaune.