Dijon Beaune Mag
En 2025, l’exposition « Imaginaires Kréatifs » invitait des artistes de renommée mondiale à produire des œuvres originales au sein de l’Hôtel-Dieu des Hospices de Beaune, en partenariat avec La Karrière. Avec Mode 2 comme conseiller artistique et fil rouge, « La Glorieuse Artistique » prolonge, le 15 octobre prochain, cette rencontre inattendue entre patrimoine séculaire et cultures urbaines sous la forme d’une vente aux enchères inédite. Et dessine ainsi une aventure durable au service de l’art en Bourgogne.

Au commencement était la pierre. Celle de l’ancienne carrière de Villars-Fontaine, dans les Hautes-Côtes de Nuits, immense front de taille jadis blessé, devenu toile à ciel ouvert. Et celle de l’Hôtel-Dieu de Beaune, chef-d’œuvre hospitalier du XVe siècle bâti pour soigner les « pôvres » et traverser les âges. Deux minéralités, deux histoires et, a priori, deux mondes qui n’avaient aucune raison de se rencontrer.
En 2025, « Imaginaires Kréatifs » avait jeté le premier pont. Pour ses dix ans, La Karrière s’offrait sa première véritable échappée hors les murs en investissant, avec la bénédiction des Hospices Civils de Beaune, l’un des monuments les plus visités de Bourgogne. Jace avait lâché ses Gouzous sur des fenêtres installées dans la cour des Fondateurs. Andrea Ravo Mattoni, dans un registre beaucoup plus grave, avait peint à la bombe six œuvres évoquant la permanence du soin dans les tourments de l’Histoire. Boris Tellegen, alias Delta, complétait cette conversation entre les siècles.
Mêler un art de rue né dans l’illégalité avec un ancien hôpital cofondé par un seigneur bourgeois, il fallait le faire. Mais la provocation n’a jamais été une fin en soi. Sandrine Allard-Saint-Albin, responsable de l’Hôtel-Dieu, l’avait posé d’emblée : « Cette initiative n’a pas vocation à être uniquement disruptive. » Certaines œuvres sont ainsi entrées dans les collections beaunoises, « pour sanctuariser notre histoire ». Plus profondément, il s’agissait de faire se rencontrer « des publics qui ne sont en principe jamais amenés à se croiser ».


Pour réussir ce genre de mariage, mieux vaut connaître intimement les deux familles. C’est là qu’intervient Mode 2. Né sur l’île Maurice britannique, puis arrivé enfant en Angleterre, acteur de la culture graffiti européenne depuis les années 1980, l’artiste appartient à la génération des pionniers. Son carnet d’adresses ressemble à une histoire vivante de cet art.
La Bourgogne a produit chez lui un écho beaucoup plus intime. Lorsqu’il découvre la Karrière, ses strates minérales et les paysages viticoles environnants lui rappellent Chamarel, trésor géologique de Maurice connu sous le nom de terre des Sept Couleurs. « Il a immédiatement compris que le site n’était pas seulement pour lui, mais pour son art », se souvient son guide Ruben Klein, avocat bourguignon multifacettes, membre du conseil d’administration de La Karrière et vieille connaissance.
Mode 2 était ainsi venu à Villars-Fontaine dès 2019 avec les grands Futura et Delta dans ses bagages, puis en 2021 pour dessiner sa spectaculaire Bacchanale. La Bourgogne a la chance d’avoir gagné comme nouveau protecteur un artiste international aussi doué de sensibilité et de goût des autres. « Comme je suis instinctivement attiré par ce qui est différent de moi, je me suis fait emporter par ce projet dès le départ. Je suis actif dans cette culture depuis les années 80 : je peux mettre à profit mes rencontres et connecter la Bourgogne avec des artistes passionnés, qui ont l’esprit curieux et sont ouverts au monde », commente l’intéressé.
Voilà comment quelques monstres sacrés ont pris goût à la Bourgogne – Futura jusqu’à tomber amoureux de l’époisses –, comment Eron s’est émerveillé de l’Hôtel-Dieu en compagnie de son épouse, comment Delta est revenu, comment Jace et ses Gouzous se sont glissés dans l’histoire.
Avec toujours la même envie : sortir du « tout-Paris », déplacer les regards et convaincre que la création la plus contemporaine peut aussi trouver des terrains d’expression puissants loin des métropoles. « Je ne veux pas parachuter cet art sur la Bourgogne, nuance Mode 2. Ce n’est pas de la déco ou du cache-misère. C’est vraiment une réflexion pour créer des ponts entre passionnés de différents domaines, l’intérêt étant que chacun inspire l’autre ». Toute la philosophie d’« Imaginaires Kréatifs » est là.

Restait à donner une suite à l’expérience. Elle aura lieu le 15 octobre et son nom s’est imposé avec un certain panache : « La Glorieuse Artistique », originale préambule des fameuses célébrations bachiques au château du Clos de Vougeot, aux Hospices de Beaune et à la paulée de Meursault.
Une partie des œuvres exposées à l’Hôtel-Dieu en 2025, ainsi que des créations originales de grands nom du graffiti, seront vendues aux enchères et contribueront à financer la restauration en cours du polyptyque du Jugement dernier de Rogier van der Weyden. Le symbole est magnifique : des artistes issus d’une culture née sur les murs et dans les entrailles des grandes villes participent à la conservation de l’un des chefs-d’œuvre de la peinture occidentale.
L’autre partie des bénéfices soutiendra La Karrière dans sa mission de promotion de la création artistique en Bourgogne. Et l’affaire sera menée avec les codes d’une véritable vente d’art. Aux côtés du commissaire-priseur dijonnais Christophe Sadde interviendra Chloë Collin, jeune spécialiste du graffiti et de l’art urbain (lire encadré en fin d’article).
Une partie des enchères sera accessible en ligne : indispensable pour toucher ce marché de niche très international auquel appartiennent les artistes réunis par Mode 2. Celui-ci a notamment récolté de rares œuvres de Bando, pionnier du graffiti européen et personnage déterminant dans sa propre histoire.
C’est lui qui, en 1985, était parti à la rencontre du jeune Mode 2 dans son environnement londonien pour lui faire goûter aux murs parisiens. Une filiation artistique qui, quarante ans plus tard, se retrouve donc à Beaune. André Saraiva sera lui aussi de la partie, comme d’autres signatures issues de cette histoire que La Karrière raconte avec une double logique curatoriale et sentimentale.
Jeudi 15 octobre à partir de 18 h, au sein du Bastion des Hospices, La Glorieuse Artistique réunira une trentaine d’œuvres issues d’« Imaginaires Kréatifs » et une sélection de petits et grands formats spécialement constituée pour l’occasion par Mode2 et la complicité de ses amis : Futura, Andrea Ravo Mattoni, Jace, Teach, Bando ou encore André (photo ci-dessous). La vente animée par Chloë Collin et Christophe Sadde sera accessible dans la salle et en ligne sur Drouot Live. À 20h30, changement de décor : un dîner caritatif signé du chef Frédéric Ménager (ferme-auberge La Ruchotte), accompagné d’une sélection de vins du Domaine des Hospices de Beaune. Des œuvres inédites de Mode 2 seront mises aux enchères pendant la soirée, notamment ses représentations de deux des trois Glorieuses : l’une au Clos de Vougeot (en rouge, ci-dessus) et l’autre représentant la paulée de Meursault (en bleu, ci-dessus).

En s’associant à nouveau aux Hospices Civils, elle commence à exporter un savoir-faire, une légitimité et surtout un réseau. Son objet initial, à savoir faire rayonner les arts alternatifs en zone rurale bourguignonne, prend soudain une dimension beaucoup plus vaste.
Son président Dominique Bruillot assume volontiers ce désir d’« ouvrir les chakras ». « Notre action commune avec les Hospices sert aussi à titiller l’esprit des Bourguignons. Nous montrons que cette expression artistique a toute sa place dans une Bourgogne parfois campée dans ses certitudes et d’un relatif ennui artistique. » Pas faux.
L’Hôtel-Dieu lui offre pour cela un partenaire idéal : chargé d’histoire pour que le frottement soit fécond, et sûr de son patrimoine pour accepter de le confronter à autre chose. Et La Karrière apporte en retour une porte d’entrée désormais crédible vers un univers artistique dont les codes, les réseaux et l’histoire ne s’improvisent pas. Entre les deux, Mode 2 fait circuler les idées et une bonne dose d’humanité.
L’homme conserve d’ailleurs une saine distance avec ce que le marché fait parfois de l’art. Et dresse volontiers un parallèle avec celui du vin : dans les deux univers, « la valeur peut finir par être dictée par les vendeurs et les spéculateurs davantage que par le désir de transmettre ». Sa propre philosophie est autrement plus tendre. « Je vois les artistes comme des thérapeutes visuels, qui absorbent le négatif pour le transformer en énergie positive, plutôt que de simplement ajouter du bruit au fracas du monde. L’art est comme un élevage de chiots et de chatons : l’objectif est de trouver une bonne maison pour nos œuvres. »
Le 15 octobre, quelques-unes devraient en trouver une. Et au passage aider un van der Weyden vieux de six siècles à traverser les suivants. Gloire à l’art, gloire à l’histoire, gloire à la quatrième Glorieuse !
À vente singulière, casting idoine. Pour épauler Christophe Sadde, commissaire-priseur bien connu sur la place dijonnaise, La Glorieuse Artistique est allée chercher à Paris Chloë Collin, spécialiste de plus en plus reconnue du graffiti et de l’art urbain. Son parcours n’en est pas moins académique : lettres classiques, histoire de l’art, master consacré à l’art contemporain et licence de droit avant son diplôme de commissaire-priseur obtenu en 2022. Mais la jeune professionnelle, elle-même collectionneuse de graffiti, cultive une manière beaucoup moins compassée de raconter son métier. Avec son compte « La Saint Glinglin », elle dépoussière l’univers des salles de vente sur Instagram, en empruntant autant à la mode et au cinéma qu’aux codes traditionnels des enchères. Sa première vente, en 2024, était justement consacrée à la collection d’art urbain d’un grand avocat parisien. À Beaune, sa présence n’est donc pas cosmétique : il s’agit de considérer le graffiti comme un champ artistique à part entière et de construire la vente avec une véritable logique curatoriale, tout en parlant aux collectionneurs qui en connaissent l’histoire et les signatures.
