Laurent Martelet, vigneron-auteur biodynamique à Puligny-Montrachet

Laurent Martelet, vigneron à Blagny, près de Puligny-Montrachet, a publié récemment De la salive de la terre naît l’esprit des cailloux (éditions de l’Armançon). Son excellent premier millésime œnolittéraire en dit beaucoup sur l’amour de la vigne et du vin, mais aussi sur le lien passionnel, parfois déraisonnable, qui unit l’homme et la nature. Interview.

Propos recueillis par Alexis Cappellaro
Photos : Michel Joly

« C’est du combat formidable auquel se livre la vigne avec son propre environnement que naissent les meilleurs et les plus fabuleux potentiels à vinifier. Je suis convaincu que les plus grandes œuvres naissent toujours de la salive de la terre, qu’elles transmettront l’esprit des cailloux. » Cet extrait tiré de la quatrième de couverture résume parfaitement, c’est chose entendue, la philosophie de Laurent Martelet et l’ouvrage qui en découle. Vigneron au domaine Comtesse de Chérisey, du côté de Blagny, perché sur les coteaux de la Côte de Beaune, ce Franc-Comtois d’origine fut d’abord enseignant en viticulture-œnologie en Touraine, où il gérait aussi un domaine, avant de prendre les rênes du domaine familial de son épouse Hélène.

Depuis une quinzaine d’années, le couple chérit ses neuf hectares de vignes (dont cinq de meursault-blagny premier cru La Genelotte, monopole du domaine) avec une passion très intérieure. Pour Laurent Martelet, la tentation était trop forte de se livrer sur son métier. D’autant qu’il avait un compagnon tout trouvé pour construire un récit (bio)dynamique : son beau-frère Denis de Chérisey, avec qui il échange à cœur ouvert sur nombre de sujets et met sur la table vigneronne « des postulats scientifiques qui ne sont que des hypothèses, ouvertes à toute discussion ». Parlons-en, justement.

On pourrait penser que De la salive de la terre nait l’esprit des cailloux est un énième ouvrage sur le vin. N’est-il pas, au fond, autre chose aussi ? 
J’espère qu’il s’agit d’autre chose. Lorsque j’ai débuté cet exercice de l’écriture, mon guide suprême n’était pas la viticulture mais la tentative de répondre à une question fondamentale :  Quels sont les déclencheurs qui font que l’on devienne passionné par un métier alors que rien de vous y prédestine !

À ce propos, ce titre atypique vous est-il venu naturellement ?
Le titre m’est « apparu » comme une évidence alors que je travaillais les sols de mes vignes dans une parcelle de Meursault-Blagny « la Genelotte ». Je n’ai jamais oublié le mystérieux sentiment qui m’a enveloppé ce jour-là Après avoir répété ce « titre » des centaines de fois, j’ai compris que je tenais enfin la trame de la fabuleuse alchimie du vin.

Y a-t-il à votre connaissance un ouvrage dans la même veine que le vôtre ?
Je l’ignore, probablement. Même s’il n’est point formalisé par des lettres, je suis certain qu’il résonne dans la caboche de vignerons passionnés.

Sur ce thème, existe-t-il des auteurs ou des ouvrages que vous appréciez ?
Sur le thème de la vigne et du vin, j’ai lu beaucoup de livres techniques dans tous les domaines : agronomie, biologie, viticulture et œnologie, biodynamie… J’ai toutefois un plaisir particulier à lire le livre de Jacky Rigaux sur le très grand Henri Jayer ainsi que celui de l’abbé Tainturier, Remarques sur la culture des vignes de Beaune et lieux circonvoisins – 1763.

Le « risque » avec cette approche singulière n’était-il pas de passer pour « monsieur le professeur » ?
J’espère ne pas être perçu comme d’un donneur de leçons. Il n’y a d’ailleurs aucune leçon. Il s’agit simplement de la traduction d’une pensée profonde, le fruit d’une expérience singulière. Seuls les morts détiennent la vérité !

De façon plus technique, comment s’est déroulé le processus d’écriture ? Cette conversation avec votre beau-frère Denis de Cherisey était-elle « arrangée » ou bien réelle ?
À l’origine, je n’imaginais pas écrire un livre. Je souhaitais simplement mettre en forme des documents que j’intitulais « réflexions ». Lorsque j’ai débuté cet exercice, je fus miné par une question existentielle : pourquoi suis-je devenu vigneron ? Par une obsession aussi, ne pas rédiger une manuel de viticulture. Simplement laisser à mes petits-enfants un message d’espoir. J’ai alors fait part de mon projet à Denis. Il m’a donné l’idée de l’interview. J’ai organisé les questions en fonction des thématiques que je voulais aborder mais j’ai surtout cherché à utiliser le questionnement comme un outil permettant de ramener le narrateur dans son sujet…

Vous écrivez « ce n’est pas avec des bons sentiments que l’on fait du bon vin ». Mais avoir un regard aussi fin, presque philosophique, sur son activité, n’est-il pas au fond un avantage ?
Je ne sais pas si c’est un avantage, mais par contre ce que je sais c’est que l’on pratique alors son métier avec beaucoup de respect envers cette plante qui n’est pas un animal comme les autres.

Sous son apparence parfois bourrue et sa discrétion pathologique, le vigneron aurait donc une fibre naturaliste ? 
Je pense que l’on ne naît pas paysan mais qu’on le devient. Pays, paysage, paysan, une même racine. La beauté de certains paysages ruraux sont la résultante du modelage de ces derniers par les paysans. Naturaliste, pourquoi pas !

Sitôt que le vigneron s’ouvre à la réflexion et prend de la distance, on aime à cataloguer ses vins comme « intellectuels ». Cette distinction a-t-elle bien un sens ?
J’ignore le sens exact  « de vins intellectuels ». Mais on parle bien de vins natures, de vins bio… Est-ce plus légitime ?

Cet exercice d’introspection a-t-il changé quelque chose dans votre pratique du métier ?
C’est exercice d’écriture n’a rien changé de mes habitudes, pratiques, ou encore rituels. Il m’a juste donné l’envie de récidiver.

Vous consacrez un large passage à l’écologie. Cette éthique est-elle véritablement compatible avec le virage industriel agricole et le culte de la productivité auquel la viticulture n’échappe pas ?
Écologie, résumé trop souvent  par le diminutif « bio », est un leurre  pour tenter de faire croire que bio = tout va bien  D’abord, il faut préciser que bio ne signifie pas zéro traitement agropharmaceutique. Certains traitements autorisés en bio peuvent avoir des conséquences dramatiques sur la vie de nos sols.  Mais au-delà de ces traitements, il y a l’équation tellement plus complexe du réchauffement climatique. La gravité de la situation mérite que le moindre effort réalisé soit encouragé.

Ce livre est aussi un hymne à la Bourgogne. Comment définiriez-vous votre rapport avec elle, surtout en tant que Franc-Comtois ? 
Je ne renie pas mes racines franc-comtoises, j’en suis très fier. Ces racines ont d’ailleurs donné l’arbre que je suis aujourd’hui. Que le houppier de cet arbre capte une grande partie de son énergie sur cette belle et grande Terre de bourgogne dont je suis devenu le fils adoptif.

Pour finir, et puisqu’il faut bien y passer, avez-vous un bourgogne préféré ? 
Mon bourgogne préféré n’a pas de couleur. Il est  celui de l’instant présent. Il est celui que je partage avec ceux que j’aime, il est celui que je partage avec ceux que je veux convaincre, il est celui que je partage avec mes vignes.


De la salive de la terre nait l’esprit des cailloux
Éditions de l’Armançon
09/11/2016
124 pages
18,50 euros

« La belle oeuvre de Laurent Martelet figure parmi les livres les plus captivants, les plus révélateurs connus du monde du vin. Sur le chemin vers une appréciation profonde de l’esthétique du vin fin, quel meilleur guide qu’un vigneron qui en produit lui-même ? Un vigneron avec ses pieds dans le sol et sa tête dans les étoiles. » Kermit Lynch.

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