Champagne et Bourgogne sur un front commun

La double reconnaissance par l’Unesco des vignobles de la Bourgogne et de la Champagne a mis un terme à une vieille et légendaire rivalité. Invité à la séance de tastevinage d’automne au Clos de Vougeot, Pierre Cheval, président des Paysages de Champagne, lance même un appel pour faire front commun face « aux moulins à vent » de la loi Evin.

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©photo : Dominique Bruillot

Pierre Cheval est le président de l’association des Paysages de Champagne. Autrement dit l’alter ego champenois de notre Aubert de Villaine à nous en Bourgogne. En faire le président d’honneur de la séance de tastevinage de la rentrée, deux mois pile poil après l’accession simultanée des deux vignobles au patrimoine mondial de l’humanité, montre que les temps changent. Alors que les vendanges battent leur plein en ce 4 septembre 2015, le château du Clos de Vougeot est à l’écoute de cet invité inhabituel, auquel il faudra pourtant s’habituer dans les années à venir. Explications.

« Même les ducs de Bourgogne ne sont jamais arrivés à englober la Champagne » se désole, sans rire (ou presque) le grand maître de la confrérie des chevaliers du Tastevin. Premier point commun aux destinées des deux grandes régions viticoles: la foi rappelle Vincent Barbier. Elle a inspiré les moines de Cîteaux qui ont fait la Bourgogne et la Champagne doit tout à un homme d’église, Dom Pérignon. Amen.

Pierre Cheval en profite pour refaire le scénario improbable de cette quête d’universalité qui nous aura tous bien occupés ces dernières années: « Le 4 juillet à Bonn, nous étions sur les nerfs, les Bourguignons peut-être un peu plus que nous ». Pas faux. Beaucoup avaient même le sentiment que c’était plié d’un côté et repoussé dans l’autre, prêtant aux Champenois un sens supérieur du lobby.

Pourtant, les dossiers numéros 40 et 41 sont passés avec les honneurs de l’Unesco, l’un après l’autre, comme dans un rêve. « Sur l’ensemble de la planète, on y a été attentif », confirme Pierre Cheval, « nous nous sommes réjouis de cette situation, d’abord parce que c’est plus confortable au niveau de la communication. Imaginez en effet que l’un des deux dossiers soit resté sur le quai, la presse n’aurait parlé que des trains qui n’arrivent pas à l’heure! »

Un pour tous

Le pari de la France de présenter simultanément deux demandes concernant des appellations aussi prestigieuses que voisines est une première. « Un conseiller du ministre aux affaires culturelles m’avait confié que finalement cela avait du sens et là j’ai su que nous étions tous deux dans les cartons » poursuit le président de Paysages de Champagne.

Ce sprint final du long marathon de la candidature a donc eu les vertus de la diplomatie: longtemps concurrentes, la Champagne et son champagne, tout comme la Bourgogne et son bourgogne ont joué des coudes et « se sont superbement ignorées voire regardées en chiens de faïence ». Une problématique de sœurs jumelles? Pratiquement, confirme Pierre Cheval, tant elles se ressemblent et ont de points communs: pinot noir et chardonnay, exigence de qualité, transmission du savoir-faire du vigneron et des traditions, etc…

« Il y a donc un gros travail à faire pour mettre ensemble les intérêts de nos deux vignobles septentrionaux » poursuit l’orateur, évoquant en rassembleur ce lien créé par l’Unesco. Avec une première satisfaction à la clé de la démarche française du 4 juillet: « Pour une fois la France affirmait au monde entier qu’elle tenait à sa conception des vins AOC par rapport aux vins du monde qui caracolent en tête. »

Tous pour un

Une raison de plus pour prendre ensemble les armes « contre des moulins à vent faits de pseudo écologistes, soixante-huitards attardés, hygiénistes irresponsables qui nous bâtissent des règles, des lois, des interdictions ». En ligne de mire la loi Evin qui a particulièrement énervé dans ses applications nos voisins champenois, notamment dans le cadre d’une affaire de foot.

La maison Taittinger a eu en effet « l’audace de décrocher en exclusivité le marché des vins effervescents à la dernière Coupe du Monde. » Mauvaise pioche selon Pierre Cheval: « Dans le monde entier, on a salué ce magnifique coup réalisé par une maison champenoise, alors qu’en France, la justice l’a condamnée par ce qu’elle a relié le sport et l’alcool, au nom de la Loi Evin. »

Loin de se replier dans les six mètres, le monde viticole compte bien retrouver de la vigueur au nom de cette reconnaissance universelle (et donc culturelle) dont il bénéfice désormais. D’autant que les seules mesures supprimées récemment par le Conseil d’Etat dans la loi Macron, sont celles qui apportaient une certaine souplesse à la communication autour du vin.

Il y a encore beaucoup du pain sur la planche pour faire bouger les lignes adverses de la bien-pensance et de l’amalgame. Sur ce champ de bataille, grâce au Patrimoine universel dont elles se réclament et qui en fait des étendards pour l’ensemble de la filière, la Champagne et la Bourgogne vont faire front commun, crémant compris.

Notre photo: Pierre Cheval et Aubert de Villaine, les deux leaders des dossiers Unesco de la Champagne et la Bourgogne.

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