Taillé pour faire l’affreux taulard et le paysan bourru, le musicien morvandiau et homme de théâtre Raphaël Thiéry trace sa route vers une approche transversale, patiente et personnelle du cinéma. Une gueule ne fait pas tout.

L’acteur bourguignon fait partie du casting de la remarquée série Paris Police 1900, diffusée en ce moment sur Canal+. © Jean-Luc Petit

Paris Police 1900 est la série phénomène de ce début d’année. Le huitième et dernier épisode de la saison 1 sera diffusé le 1er mars sur Canal+. Saluée par la critique et le public pour la qualité de ses décors et de ses reconstitutions historiques, elle plonge le public dans un Paris glauque et antisémite, sur fond d’affaire Dreyfus, avec des personnages complexes, au verbe élégant et aux vices impitoyables.

Des bouchers mafieux y sont mis en scène. Parmi eux, un gaillard hors norme, au physique inhabituel, qui finit mal, étouffé par la fumée de sa cheminée obstruée par son assassin. Raphaël Thiéry traine sa lourde carcasse sur le sol, agonisant. Le drame vécu par ce personnage que le réalisateur a voulu aussi repoussant que touchant, crève l’écran. Quasimodo compatit.

Le cinéma éphémère

Désormais, il faudra se faire à sa gueule. Après avoir cheminé dans la musique traditionnelle et sur les scènes du rock régional, après avoir joué sur les planches, Raph le Morvandiau, 59 ans de vie créative derrière lui, choisit la toile. « On m’a toujours dit qu’avec ma tronche je devais faire du cinéma », admet celui qui n’a pas voulu brûler les étapes et a inscrit cette évolution dans la continuité d’une carrière lentement mûrie.

Depuis 2015, il cumule les seconds rôles, bien souvent associés à ce que suggère son enveloppe corporelle. Le bûcheron, le boucher, le taulard ou le paysan bourru lui sont naturellement destinés. Dans Paris Police 1900, une dimension dramatique s’impose dans son jeu. Une aubaine car cette « série lève le voile sur un point méconnu de l’histoire de France, sur la base d’un scénario ultra documenté et des discours de l’époque repris mot à mot. »

La performance buccale de « Pompes Funèbres » qui fut fatale au président Félix Faure et le jusqu’au-boutisme des frères Guérin auquel on doit l’expression Fort Chabrol sont déjà loin derrière, car « contrairement au théâtre, le cinéma est éphémère. » Depuis qu’il a gravi les marches de Cannes et croisé la route de l’agence VMA (Gérard Depardieu, Audrey Tautou, Richard Berry, Jean Dujardin, Laura Laune, Axelle Laffont…), l’acteur nouveau mais pas jeune trace son chemin dans les castings.

« Là pour apprendre »

Il lui arrivera bientôt de jouer avec Isabelle Carré, en avril prochain, comme il a déjà passé d’excellents moments avec Thierry Godard (Un village français, Engrenages…), « un type vraiment super ». À ses côtés, il campe Dansaert, ce « Belge à la face épaisse et au gros nez sensuel, brutal avec les ouvriers », créé par Zola (encore lui !), dans Germinal de David Hourrègue. Une série ambitieuse en six épisodes de 50 minutes réalisée pour France 2.

« C’est une grosse production pour la télé, c’est bien car je n’ai pas envie de faire des trucs qui me contrarient » apprécie le « Raph », qui entrevoit déjà une suite au scénario de sa vie d’artiste : « J’ai co-écrit la première version d’un long métrage avec Anaïs Tellenne, qui le finalisera au terme de deux ans d’écriture. Il sera produit et j’y tiendrai le rôle principal. J’ai même participé à l’écriture musicale aux côtés d’Amaury Chabauty. » Bien que n’étant pas présenté comme autobiographique, « il sera question dans ce film d’un cornemuseux du Morvan et du refus du droit à la différence. » Entre vérité et fiction, le spectateur fera la part des choses. 

L’idéal serait bien évidemment de tourner l’affaire en octobre en Bourgogne. La production est dessus comme on dit, mais rien n’est encore acté. Le plus important est d’avancer. « On est là pour apprendre tous les jours », témoigne Raphaël Thiéry qui, aveugle d’un œil, n’hésite pas à retirer sa lentille pour tourner les scènes les plus physiques. Cet engagement dans ce nouveau métier, il se permet de le tenir au prix d’une marche quotidienne d’une dizaine de kilomètres.

Les télés accélèrent le processus de leurs productions pour compenser un peu du temps perdu avec la crise sanitaire. Le coronavirus n’aura donc pas perturbé le rythme des « petits rôles de trois ou cinq jours. » Ce qui permet de multiplier les expériences. En mai, on verra donc un téléfilm prometteur, Le bruit des Trousseaux, que Philippe Claudel réalise à partir de son propre roman éponyme. Raph en fait le pitch : « L’histoire d’un jeune prof de littérature qui va donner des cours en prison, auprès d’un groupe de 6 taulards, pas que des sales gueules comme moi. » D’une manière ou d’une autre, on n’échappe pas à son destin.

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