En rapprochant comme personne Bourgogne et États-Unis, elle a changé le destin de bien des vignerons. L’importatrice américaine Becky Wasserman a rejoint les bras de Bacchus le 20 août dernier, à l’âge de 84 ans. Hommage à une grande petite dame.

« Je pensais être catastrophé mais tout compte fait, rien n’a changé ici. Son aura est partout à Bouilland. » Dans son petit paradis des Hautes-Côtes, sous la protection des falaises, Jasper Morris relativise. Sa grande amie et voisine n’est plus. Il se rappelle parfaitement du premier dîner chez elle, un soir d’hiver 1981. Becky avait ouvert deux beaux flacons, dont un La Tâche 1966. Jasper avait alors goûté le tout premier « DRC » de son existence (plus tard, face à cette confession, Aubert de Villaine lui répondra très sérieusement : « Dommage d’avoir commencé par le meilleur ! »). Il était resté dormir, comme tous les amis. « Du fond de mon lit, j’entendais les vaches et le son des cloches. » Ainsi s’étaient liés les deux Anglosaxons, devenus intimes après que Becky lui a vendu sa grange « que nous avions retapée ».

Bourgogne-USA, c’est elle

L’expert en vins (il représente notamment le domaine des Hospices de Beaune pour Sotheby’s, lire par ailleurs) a depuis mené une carrière de haut niveau. Un peu grâce à elle. Comme beaucoup ici. « On ne compte plus les hommages des vignerons, y compris ceux avec qui elle ne travaillait pas forcément. Tous savent ce qu’ils lui doivent indirectement. » Becky Wasserman est à l’origine de bien des carrières, à une époque où la Bourgogne n’était pas aussi glamour. Elle a commencé son activité de « négociant en chambre » alors que la mise en bouteille et l’exportation de vins de propriétaires étaient rares. On lui attribue volontiers, au côté d’autres précurseurs, la modernisation du vieux système bourguignon.

Les ponts avec les États-Unis, son marché de prédilection, c’est elle. Ses clients et amis s’appelaient Pierre Morey, René Mugneret, Denis Bachelet, Hubert de Montille, Michel Lafarge, Dominique Lafon… (que les oubliés nous pardonnent). Ce qui ne la rendait pas élitiste pour autant. « Du passe-tout-grain au grand cru, elle a toujours respecté le vin et celui qui le faisait. Parfois, elle se fâchait quand on abrégeait Musigny en « MUS » ou Échezeaux en « ECH », pire encore quand certains compatriotes surnommaient « Monty » le grand cru Montrachet. »

Personnalité adorée

Le vigneron de Meursault Dominique Lafon l’a connue tout jeune. Outre sa grande droiture, il garde avec lui l’image « d’une personne exceptionnelle en dehors de son propre business. Son érudition ne concernait pas seulement le vin et la gastronomie, j’ai le souvenir de discussions extraordinaires autour de la musique, de la littérature… »

Cet assemblage en faisait une personnalité unanimement aimée. « Humanisme, générosité, humour, ouverture d’esprit, curiosité… En ce qui la concerne, ce ne sont pas que des mots », résume Michel Joly, photographe beaunois. Jasper rembobine : « Lors d’une soirée sur la côte, Jacques Lardière s’était pointé. Comme tous les grands négociants, ce représentant de la maison Louis Jadot était en quelque sorte un concurrent de Becky… Les deux auraient pu s’ignorer royalement. Il avait passé toute la soirée à bavarder avec elle, sans calculer personne d’autre, puis était reparti aussitôt ! »

« APRÈS UNE DOSE DE BECKY, TOUT LE MONDE REPARTAIT UN PEU PLUS HEUREUX »

L’immense Russell

Ainsi était Becky, forgée par un parcours hors du commun : arrivée en 1968 à Saint-Romain dans les bagages d’un premier mari artiste (Bart Wasserman), elle fit la connaissance de Jean François à son arrivée en Bourgogne. Le boss de la tonnellerie François Frères avait senti en elle quelque talent. Il lui proposa de commercialiser ses fûts auprès de vignerons californiens. La copywriter de formation n’avait alors jamais rien vendu de sa vie. À l’instinct, elle accepta. Puis se mit à vendre un peu de vin à côté.

De cette période initiatique, Becky racontait avec gourmandise comment elle termina franchement pompette dès sa première descente de caves, puisque que personne n’avait cru bon l’informer qu’il fallait recracher de temps en temps… En 1972, elle s’installa à Bouilland, dans ce refuge de lumière dont elle parlait souvent, au milieu des animaux et d’un grand potager. Russell n’était jamais bien loin. Un Écossais immense. Coup de foudre à Londres. « Et un mariage incroyable le 1er avril 1988 », pour un couple aussi disproportionné qu’aimant. Le sémillant Russell est toujours là, entouré de Peter et Paul, les deux enfants œuvrant pour la société maternelle.

En voyant avancer son mètre cinquante surmonté d’élégants cheveux d’argent, bouclés comme les petits moutons dont elle prenait soin, les vignerons des cieux ont dû l’accueillir avec le verre de l’amitié. Jasper n’a aucun doute là-dessus : « Après une dose de Becky, tout le monde repartait un peu plus heureux. »

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Tous les épisodes « Wall Street English »
🇺🇲 #9 Becky Wasserman, adieu à une grande dame du vin
🇦🇺 #8 Jane Eyre, ex-coiffeuse devenue Négociante de l’année 2021
🇺🇲 #7 Brittany Black, créatrice d’une librairie anglophone
🇬🇧 #6 Christopher Wooldridge, le docteur vélo et mister bike de Dijon
🇺🇲 #5 Alex Miles, personnage multicasquette et fin gourmet
🇬🇧 #4 Deborah Arnold, Dijon et sa cité des dukes
🇬🇧 #3 Jasper Morris, pape des dégustateurs en Bourgogne
🇦🇺 #2 Kevin Pearsh et ses totems de Commarin
🇬🇧 #1 Clive et Tanith Cummings, protecteurs de l’abbaye de La Bussière

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