Il promène sa grande silhouette en Bourgogne depuis quarante ans. Expert en vins respecté, titulaire du prestigieux Master of Wine, Jasper Morris est aussi consultant pour Christie’s dans le cadre de la Vente des Hospices de Beaune. Épisode 3 des anglophones de Côte-d’Or, chez lui à Bouilland, où notre Anglais a pour voisine une autre sommité anglo-saxonne…

Jasper Morris, Master of Wine​, lors de la 102e édition du Tastevinage qu’il présidait. © Bénédicte Manière

Au fond d’une vallée verte entre Beaune et les Hautes-Côtes de Nuits, sous la protection des falaises calcaires et des rayons tendres du soleil, Bouilland mérite son surnom de petite Suisse bourguignonne. Jasper Morris reçoit en toute simplicité. Lui et son épouse Abby s’y sont installés en 1991, dans une ancienne grange au cœur d’un parc immense, qu’a bien voulu partager leur voisine et amie Becky Wasserman. Dans les années 80, cette grande dame du vin avait donné une impulsion décisive à la carrière de Jasper. L’intéressé en parle avec amitié et déférence. « J’avais à peine 24 ans, je démarrais mon business d’importateur après m’être lancé dans un tour de France des régions viticoles et j’ai croisé la route de cette importatrice américaine, adoubée par toute la Bourgogne. Grâce à elle, mes deux premières visites ici furent chez Lafon et Coche-Dury, alors libres sur le marché anglais. Il y a pire n’est-ce pas… », rembobine-t-il, avec cet incomparable ton british.

Abby et les abeilles

Jasper fut ensuite diplômé du prestigieux Master of Wine en 1985. Un « maître » et critique de vin a en revanche « toujours des choses à apprendre ». Il épanche sa curiosité à travers quarante ans de rencontres vigneronnes, dont il livre le récit en anglais sur son site Inside Burgundy. Un best-seller papier du même nom sacralisera en 2010 ce travail d’observateur privilégié. L’auteur travaille à une réédition pour la fin 2021, avec l’humilité de « ne pas vouloir réinventer la Bourgogne, être respectueux des autres et de mes goûts. D’ailleurs, vivre à Bouilland plutôt qu’à Vosne-Romanée évite les sous-entendus d’une éventuelle chapelle vigneronne. Mais je ne peux empêcher personne d’être fâché, certains vignerons n’ont pas oublié mes notes, c’est comme ça (sourires) ». D’autres figures bourguignonnes deviendront intimes, comme des aimants du terroir dont on ne se défait pas : la famille Lafarge, Dominique Lafon, Frédéric Mugnier…Trajectoire originale pour cet enfant d’une lignée d’avocats, originaire de Basingstoke, qui voulait « y échapper » à travers des études à Oxford en histoire moderne.

À Bouilland, nos voisins anglo-saxons partagent aussi bien le verre de l’amitié qu’un grand coin de potager. Ça, c’est surtout l’affaire d’Abby, un délice de jardinière-cuisinière-dresseuse-apicultrice. Jasper s’émerveille encore de son turbot servi l’autre soir, avec un meursault pour l’accompagner. Tous les soirs ou presque, comme en témoigne le plateau du salon, le couple ouvre un flacon sur sa divine terrasse. « Récemment un marsannay de chez Derey, excellent.  » Pas loin, chevaux, poules, moutons, chèvres, abeilles (quel délicieux miel, thanks Abby) et le chat Lapidus s’épanouissent dans ce fantastique terrain de jeu. 

Jasper Morris et sa voisine Becky Wasserman, deux figures anglo-saxonnes du vin de Bourgogne installées à Bouilland. © Bénédicte Manière

Ambassadeur en télétravail

Retraité depuis 2017, son propriétaire a eu le temps d’apprécier le décor : son dernier voyage remonte à fin janvier, une éternité. C’était en Asie, en qualité de consultant pour Christie’s. En 2016, l’organisateur de la Vente des Hospices de Beaune l’a sollicité pour être une sorte de grand facilitateur auprès des acheteurs étrangers. Pas étonnant : Jasper est une bible de la Bourgogne, il parle anglais, est de nature rassurante et connait par cœur le « travail fantastique et courageux » de la régisseuse Ludivine Griveau. L’homme fronce un peu ses sourcils hirsutes en repensant à l’année de sa nomination : elle fut celle du décès brutal d’Antoine Jacquet, le directeur des Hospices, lors d’un déplacement en Chine, et d’une gelée noire d’avril qui a fait craindre le pire entre les rangs… Ces épreuves ont raffermi le lien qui unit le consultant à la vente de vins la plus connue au monde. 2020 sera une nouvelle épreuve de vérité. « Pour l’instant, je fais beaucoup de visioconférences, pour livrer les tendances du millésime, échanger sur la situation. Il n’y aura pas ou peu d’étrangers cette année, moins de festivités, mais la vente n’a pas changé sa nature solidaire. Et puis les vins seront bons, c’est une certitude. » Le 160e anniversaire de l’événement et la pièce des présidents en hommage aux soignants sont des arguments sensibles. Dans un style bien à lui, entre flegme et expertise, Jasper est sur le coup. Et franchement, on a vu pire comme lieu de télétravail.

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