La Champagne « taclée » par un poète bourguignon!

Alors que la Bourgogne et la Champagne jouent désormais dans la même catégorie au sein de l’Unesco, celle des « paysages naturels », l’auteur bourguignon Marc Rozanski(*1) s’amuse à remettre au jour ce poème de Bernard de la Monnoye, un brin taquin avec nos vieux voisins rivaux champenois…

Bernard_de_La_Monnoye

©photo DR

Le vin de Bourgogne

Chère feuillette bourguignonne
Qui loge dans ton sein la vermeille santé
Les plaisirs innocents, la douce liberté,
Et que d’amours badins une troupe environne

Je veux te consacrer ces vers
C’est toi qui d’un muet peut faire un Démosthène
Qui peux à l’idiot, sans étude et sans peine,
Donner en un instant mille talents divers

On voit des soins la noire engeance
Disparaître à l’aspect de ton jus enchanteur
Et le pauvre, que presse un rude collecteur
Perdre le souvenir de sa triste indigence

En vain la table offre des mets
D’un superbe appareil, d’une saveur exquise
Si tu n’es du festin, le bon goût les méprise
Et ne compte pour rien leurs somptueux apprêts

Jusqu’aux Cieux la Champagne élève
De son vin pétillant la riante liqueur
On fait qu’il brille aux yeux, qu’il chatouille le cœur
Qu’il pique l’odorat d’une agréable sève

Mais craignons un poison couvert
L’aspic est sous les fleurs. Que seulement par grâce
Quand Beaune aura primé, Reims occupant la place
Vienne légèrement amuser le dessert

A toi, dont je chante la gloire,
Nourrice des vieillards, pleine du lait divin,
Qui réchauffe le sang, et bannit le chagrin
Chère Tonne, à toi seul appartient la victoire

Lorsque par les ans refroidi
On n’a plus ce beau feu que la jeunesse inspire
Que propice autrefois, Apollon se retire
Et que, comme le corps, l’esprit est engourdi

De l’âge, mieux que l’Hippocrève,
Tu guéris, vrai nectar, l’importune froideur
Et soufflant au poète une soudaine ardeur
Du Sophocle glacé tu ranime la veine

Mieux que trompettes et tambours
Tu feras au soldat affronter les alarmes
Lui qui languit à jeun sous le poids de ses armes
Ne les sentira plus, aidé de ton secours

Mais, loin d’exciter la guerre
Toi qui cherche plutôt les danses et les jeux
Sollicite la paix, lente au gré de nos vœux,
De ne plus différer le repos de la terre

Déjà par des soins empressés
Le financier t’appelle à sa table superbe
Et dans peu nos bergers vont, étendus sur l’herbe
Noyer au fond des pots tous leurs ennuis passés

Qu’ailleurs Bacchus, hôte infidèle,
De nuages fâcheux occupe le cerveau
Qu’il mine ailleurs les nerfs, lent et secret bourreau
Ou livre à l’estomac une attaque cruelle

De toi coule un jus précieux
Doux aux nerfs, à la tête, à la poitrine
Et, merveille, surtout, rare en la médecine
Remède en même temps sûr et délicieux

Le sommeil sourd à nos prière
S’enfuit-il loin de nous, attendu vainement?
Ce Dieu, si nous prenons de son sirop charmant
Viendra de ses pavots humecter nos paupières

Mais tout buveur doit se régler
Du modeste Bacchus c’est la loi la plus belle
Il veut qu’on le respecte, et malheur au rebelle
Dont l’indigne attentat ose le violer

Veille toujours, aimable Tonne
Veille à fortifier la Royale santé
Afin que sous Louis la France en sûreté
Puisse dompter enfin la fureur de Bellone

Ainsi donc, que tout d?une voix,
Ton vin qu’en ses coteaux la Bourgogne voit naître
Des vins les plus fameux soit reconnu le maître
Utile aux jours du Prince et digne de son choix

(*1)« J’aime assez la façon qu’il a de tacler la Champagne » nous dit Marc Rozanski, à propos de Bernard de La Monnoye, héros de son roman policier Poète et imposteurs. Bernard de La Monnoye, l’un de nos académiciens, vécut à l’époque de Louis XIV et fut notamment connu pour ses Noêls bourguignons.

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